Errance

La lourde grille de fer rouillée s'ouvrit, et le geôlier, une brute sans cervelle, tenant plus du singe que de l'homme, me poussa dans le caveau humide, en crachant un rire gluant, projetant un flot de bave devant lui. La sombre et fine silhouette encapuchonnée derrière lui émit un rire léger, puis partit discrètement. Ignorant les insultes du geôlier, j'étudiai la pièce qui allait me servir de cadre de vie jusqu'à la fin de celle-ci. Une petite cellule, sans fenêtre, trois mètres sur trois au grand maximum, avec pour seule lumière la torche du couloir. De la pierre grossièrement taillée, suintante d'eau, couverte de mousses et autres moisissures, des rats entrant et sortant des trous entre les pierres. Le seul accès à ma cellule était cette grosse grille de fer rouillée, avec un énorme cadenas. Tant mieux ! Je craignais que leurs prisons ne soient comme leurs villes : des pierres impeccablement taillées, parfaitement imbriquées, sans couleurs, sans vie, sans âme. Ici, les rats me tiendraient compagnie ! Parfois la compagnie des animaux est bien meilleure que celle des hommes ! Mais je m'égare...

Ca y est, les despotes ont gagné. Depuis la bataille, ils ont rasé notre ville, et notre peuple a été passé au fil de l'épée. Hommes, femmes, enfants, ils n'ont épargné personne. J'ignore pourquoi ils ne m'ont pas tué. Mais ne vous inquiétez pas, compagnons, je vous rejoindrai bientôt. Et vous aussi, Tchaïd, Yahli, Quiang, mes généraux dévoués, et toi aussi, Kayla, ma tendre épouse, et toi aussi, Kyarg, ma fidèle lame. Tes restes, je les ai scellés au plus profond de la montagne, aucun despote ne pourra te profaner en se servant de toi. Le geôlier me jette négligemment un morceau de pain, et de l'eau tombe d'une conduite dans un seau de bois pourri près de moi. Cet imbécile heureux éclate de rire en constatant qu'il a lancé mon pain dans mon eau. Je commence à avoir envie de le tuer. Je dois me calmer... Il serait si facile de faire sauter la porte et de transformer ce crétin en tas de viande hachée. Je dois me calmer, cela ne me servirait à rien. Même si j'avais la chance de pouvoir m'évader, mon peuple est mort, j'ai échoué dans ma quête. Il ne me reste plus qu'à attendre la grande faucheuse. Je réfrène peu à peu mes instincts meurtriers en avalant ma "nourriture".. Depuis que les despotes m'ont volé mon amulette, je peine à contenir le démon en moi. Un jour je n'en serai plus capable, et il pourra agir librement dans mon corps. Je m'endors doucement sur le vieux tas de paille sentant le moisi, en évitant de penser à ce qui pourrait arriver si "il" parvenait à submerger ma volonté.

Ma nuit fut un festival de cauchemars tous plus horribles les uns que les autres. Je me voyais courir dans des couloirs sombres en tuant des dizaines de gardes, puis me ruer sur des paysans dans la ville. Je les prenais, les égorgeais, buvais leur sang, sortais leurs tripes, dévorais leur chair... Je pense qu'il n'est pas nécessaire de donner davantage de précisions... Puis tout redevint noir, et le rêve habituel revint : je nous revoyais, jeunes, dans les étendues désertiques qui étaient autrefois nos terres, les terres de nos ancêtres. Je revoyais mon père, Dr'yhl Khan, le chef du camp, se présentant à la cour du roi, comme chaque année. Ahhh ce bon vieux roi Dangrinn... Un de nos meilleurs souverains. Pas un roi bon, droit et généreux comme dans les comptes de fées, bien sur ! Comme tous, il buvait comme un trou, faisait la cour à toutes les femmes qu'il croisait, piochait ouvertement dans les caisses du royaume, mais c'était un bon roi, comparé à ceux que nous avions avant. Le pouvoir rend les hommes fous, je l'ai appris il y a bien longtemps. Nous vivions en paix avec ce roi et son peuple, nous, les nomades. Nous avions le droit de rester sur les terres qu'il ne cultivait pas, et en échange, nous ne faisions que lui promettre notre soutien militaire en cas de conflit, et payer une taxe ridiculement élevée pour un contrat aussi important.

Un jour, je devais avoir 16 ou 17 ans, je venais de finir mon apprentissage, et me préparais à me mettre au service du roi Dangrinn, avec les jeunes de mon âge (filles ou garçon, notre peuple ne fait pas de différence pour les arts de la guerre.) Je partis donc au palais, avec mon maître et mes camarades. Ce jour-là, des étrangers pour le moins bizarres arrivèrent. Ils étaient tous grands et sveltes, engoncés dans une armure solide mais élégante, enveloppés dans une longue cape d'un violet très sombre. Ils se présentèrent comme étant des nobles d'un royaume du sud, de passage dans le royaume, car ils voulaient aller aux royaumes du nord, encore contrôlés à cette époque par les trolls. Notre roi, comme il convenait, leur offrit l'hospitalité. Ils offrirent à Dangrinn une magnifique bague, pour le remercier de la nuit passée au château. Nous n'eûmes plus de nouvelles d'eux, jusqu'à cette terrible nuit. Un soldat affolé fit irruption dans la salle des gardes, criant que la population s'était révoltée. Effectivement, une légion de paysans armés de fourches, faux, fléaux et autres armes improvisées se tenait devant le château. Apparemment, tous appartenaient à une sorte de secte, et exigeaient que leur grand prêtre prenne la place du roi, pour la simple et bonne raison que Dieu le voulait. Rien que ça ! Nous étions dans une très mauvaise position : nous aurions pu massacrer ces paysans jusqu'au dernier, mais le royaume aurait été ruiné. Et en livrant le roi, nous offrions son royaume à un paysan à la belle parole. Nous demandâmes donc conseil à Dangrinn. Il nous dit clairement de nous battre contre ces paysans, de les tuer jusqu'au dernier. Nous tentâmes bien de le raisonner, mais il n'en démordait pas.

Nul ne peut désobéir à un ordre direct du roi. A contrecoeur, nous décidâmes de faire selon son bon vouloir. Des centaines de gardes armés sortirent du château, et le massacre commença. Au début, nous massacrions les paysans, mais le "grand prêtre", lui, se contenta de lever la main vers nous. Je n'eus pas le temps de prévenir mes camarades. Déjà, un météore s'abattait sur eux, transformant leurs corps en poussière. S'ensuivit une démonstration impressionnante de magie, où ce puissant mage détruisit totalement notre armée, et transforma le château en un palais plus à son goût. Enfin, il arriva jusqu'au roi, seul. Nous étions une vingtaine de gardes (de gardes d'élite, il est vrai) contre un homme seul, mais qui venait de tuer 300 gardes en quelques gestes. Le roi s'avança jusqu'à lui, lui tendit l'anneau que les étrangers lui avaient donné, et s'écroula. "Il est mort, dit le prêtre. Notre anneau de contrôle a bien fait son travail : il l'a transformé en marionnette, tout en le vidant de son énergie vitale. Notre petite religion a bien marché, les gens de ce pays sont trop crédules. Ils prennent la moindre magie pour un miracle inspiré par Dieu. Bon. Croyez bien que je suis désolé, mais je vais devoir vous tuer, afin de vous empêcher d'entraver notre prise de pouvoir." dit ce traître, tandis que ses compagnons le rejoignaient. La-dessus, il lança un puissant éclair, que je reçus de plein fouet. Mon amulette de protection fondit, mais me sauva la vie. Je ne connais la suite que par les paroles que j'ai pu arracher à mes compagnons. Notre maître a réussi à leur faire face suffisamment longtemps pour nous permettre de nous enfuir. Nous sommes rentrés au campement, notre peuple est parti au sud, pour préparer sa guerre. Nous avions nos raisons de vouloir reprendre ce royaume. D'abord, car notre coutume voulait que les souverains alliés soient vengés, ensuite parce que ces despotes, comme ils furent appelés par notre peuple, avaient tué notre maître, qui était un des grands amis de notre chef. Notre peuple se prépara donc, avec l'aide des royaumes du sud. C'est là que j'appris à mon tour la magie. Une puissante magie, qui me permettrait de venger mon maître, en tant que son disciple favori. En tant que fils du chef, je reçus comme présents des rois du sud Kyarg, une lame magique incroyablement puissante, et une amulette de protection capable d'encaisser bien plus d'attaques que celles de notre peuple. Ils me donnèrent également une armure, offrant peu de protections physiques, mais une grande défense magique. En effet, après une démonstration de mes talents à l'épée, ils estimèrent que nos ennemis, des paysans et des mages, seraient dans l'incapacité de me blesser avec une arme. Oh s'ils savaient comme ils avaient tort ! Mon père mena de nombreuses attaques, mais sans succès. Malgré notre puissance combinée à celle des royaumes du sud, les despotes régnaient toujours, car leurs troupes s'étaient vues renforcées de trolls du Nord et de diverses créatures qu'ils invoquaient dans la bataille. Mon père mourut de sa belle mort, et me confia la lourde tâche d'éliminer les despotes. Pendant des années, les armées des despotes harcelaient nos camps, et nous dûmes retourner à notre ville, la première ville jamais créée par notre peuple, Ylanyah, installée dans les royaumes du sud. Les villes de nos alliés tombaient les unes après les autres, et seule notre ville, dissimulée dans les montagnes, fut épargnée. Elle gagna de l'importance, car tous les soldats, paysans, mercenaires, et autres maraudeurs en quête de gloire ou simplement voulant la mort des despotes rejoignait notre peuple. Nous les formions au combat selon nos traditions, les équipions, et notre armée grandit rapidement. Moi, pendant ce temps-là, j'étais parti avec mes amis d'enfance : mes généraux, Quiang, Tchaïd, Yahli, et ma femme : Kayla. Nous étions partis dans les montagnes, où, disait-on, un puissant démon sévissait. Après des journées d'escalade et de combat contre tout ce qui se faisait en matière de démon des glaces et des montagnes, nous arrivâmes au centre de la montagne. Il nous attendait. Sur son énorme trône en os, l'énorme créature regarda d'un air amusé nos épées, nos fières lames qui n'étaient même pas des cure-dents pour une créature de sa taille. Sa voix résonna longtemps dans la montagne et dans nos têtes.
"Ne craignez rien, humains ! Je vous ai fait venir ici pour vous aider ! L'homme qui vous a donné le renseignement sur moi en ville était un démon mineur métamorphosé ! Je suis Drahhst. Je désire vous aider parce que ceux que vous appelez les despotes sont les ennemis de ma race depuis des temps immémoriaux. Ils ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils étaient, les restes de l'armée des anges. Ces "anges" ont été battus il y a bien longtemps, nous permettant de sévir dans votre monde. Mais aujourd'hui, ils n'ont plus rien à voir avec les forces du Bien, et leur comportement risque de faire définitivement basculer votre monde dans le chaos. Souvenez-vous des légendes : à l'origine, nous étions reclus aux enfers, et les anges régnaient sur votre monde. C'est la période que vous appelez l'Eden. Ensuite, nous sommes arrivés, et avons guerroyé contre les anges. C'est la période de la naissance des religions : chaque ange et chaque démon tentait de gagner le soutien de fidèles pour aider son camp. Mais nous avons gagné, et les hommes devinrent ce qu'ils sont aujourd'hui : des créatures du Mal. Je sais, vous ne l'admettrez jamais, mais si vous aviez connu les hommes de l'Eden ! Ecoeurants de bonne volonté, d'amour de son prochain, de joie ! Jamais des sentiments courants aujourd'hui : la haine, la tristesse, la honte, la colère, la méfiance... rien ! Même pas le doute ! Les hommes de cette période du Mal continuèrent de se battre pour des causes stupides : nous avions gagné, et ils ne le savaient même pas ! Mais si ces anges déchus continuent leurs méfaits, convertissant des populations à leurs causes, les hommes risquent de devenir pires que les démons ! Alors hommes, démons et anges déchus se battront, jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un, qui mourra tôt ou tard, seul. Le chaos. Même nous autres, démons, ne voulons pas cela. Acceptez-vous de nous aider ?
- Il faut être fou pour faire confiance à un démon, mais il faudrait être fou pour tenter de raisonner dans une situation pareille ! Je te préviens, démon, si tu tentes de nous abuser, tu t'en repentiras !
- Ne t'inquiète pas, humain, j'ai autre chose à faire que de tromper des alliés potentiels. Mais peut-être vous demandez-vous pourquoi j'ai besoin de vous ? Tout simplement parce que je suis bloqué ici. Le sort des anges ne s'est pas effacé avec le temps. Mon corps est bloqué dans cette montagne, à jamais. Mais j'ai ce qu'il vous faut !" Il poussa un long grognement, et d'une galerie proche sortit un énorme démon, néanmoins ridicule en comparaison avec celui qui se tenait devant nous, couvert de griffes et de cornes, une parfaite tête de boucher. "Je vais, avec votre autorisation, bien sûr ! faire entrer mon esprit dans l'un d'entre vous. Ainsi, en cas de duel magique, vous serez en mesure de lutter contre les anges déchus ! Ces démons nous accompagnerons dans notre périple : ils ont la force de cent hommes, et une dizaine de ces gaillards peut renverser le cours d'une bataille !
- J'ai déjà vu plus discret, comme arme secrète, râla Quiang." A peine eut-il terminé sa phrase que le démon avait fini de se métamorphoser en soldat de base, avec l'air fatigué du garde en manque de sommeil en prime.
"Impressionnant, reconnut-il après une seconde de surprise.
- J'ai cent de ces démons à ma disposition, et d'autres vous suivront également. Tous peuvent se métamorphoser en humains. Mais il vous faudra accepter de risquer une révolte de vos hommes lorsqu'ils apprendront que vous vous êtes alliés à des démons !
- Ils ne sont pas idiots au point de blâmer ceux qui leur sauvent la vie, dis-je pour en finir avec cette discussion. J'accepte de recueillir ton esprit, mais tu ne pourras te manifester que lorsque je le désirerai ! Cette amulette protège mon esprit ! Acceptes-tu cette condition ?
- Je l'accepte, dit Drahhst (et tu comprendras vite que ta petite amulette ne suffit pas à se protéger d'un démon majeur sans une bonne concentration, pensa-t-il.)"
Son âme se détacha progressivement de son corps pour entrer dans le mien, j'avais l'impression qu'un torrent de lave se déversait dans ma bouche. Lorsqu'il eut entièrement passé son esprit dans le mien, son corps titanesque s'affaissa, et je fus rempli d'une force nouvelle, que j'eus du mal à contrôler (combien de portes, meubles et autres bibelots ai-je brisé avant de réussir à me maîtriser !) A mon retour, j'annonçai à mon armée impatiente que la bataille finale était proche. Il était temps d'en finir !

Mon armée marcha jusqu'à la frontière avec le "Saint Empire" (Ces despotes ne manquaient pas de culot !) Et nous décidâmes d'engager la bataille dans la vallée où nous vivions autrefois. Nous écrasâmes l'armée adverse, et mon armée marcha sur la capitale, et le château. C'est là que tout bascula. Durant tout le trajet, des tirailleurs ennemis nous harcelèrent, et alors que nous arrivions fatigués au château, nous dûmes mener une nouvelle bataille, car c'était là que le gros de l'armée ennemie nous attendait. Malgré nos puissants démons, leur armée était trop forte : des milliers et des milliers de trolls, gobelins, orques, humains surentraînés et fanatisés, et des créatures magiques de diverses tailles et formes.

Sentant que nous perdions l'avantage, je laissai seuls mes compagnons et, utilisant mes pouvoirs, volai jusqu'au château. Je fus intercepté par un ange. C'était la première fois que j'en voyais un dans sa forme originelle. Il ressemblait aux despotes, mais plus grand, un diadème brillant sur le front, des cheveux bleu électrique, de grandes ailes blanches dans le dos, une armure travaillée, qui semblait encore plus puissante que la mienne. Il tenait à la main une longue épée dont la lame était de forme simple, mais semblait animée d'un puissant pouvoir. Préférant ne pas laisser mon corps au démon sans savoir de quoi étaient capables mes adversaires, je lançai un éclair, le plus puissant que j'étais capable de faire. L'ange l'absorba dans son bouclier, mais une partie de l'énergie parvint à le toucher. Il riposta d'une boule de feu, que j'évitai facilement, pour envoyer une rafale d'éclairs, terminée par un météore qui l'atteint au vol de plein fouet. Cela ne sembla pas l'affecter plus que mon premier éclair, et il continua à me bombarder de sorts. Ce combat de titans continua longtemps au-dessus de la ville en flammes, et j'en sortis vainqueur. L'ange, affaibli par ma cascade de sorts, et ne parvenant pas à me toucher, finit par me laisser l'opportunité de lancer une incinération qui lui régla définitivement son compte. Son corps en flammes tomba dans le brasier de la ville. Une autre incinération perça un énorme trou dans le donjon, par laquelle j'entrai. Le "grand prêtre", version ange, m'attendait, avec toute sa garde d'anges.
"Laisse-moi le contrôle, dit la voix rauque du démon dans mon esprit.
- Plus tard, plus tard...", lui répondis-je distraitement. Mon attention s'était focalisée sur mes adversaires. L'un d'eux s'avança et sortit son épée. Il m'annonça qu'il désirait se mesurer à moi dans un combat d'épée, sans magie. Le combat fut rude, mais une fois de plus, j'en sortis vainqueur. Le chef-ange, visiblement agacé par la perte de ses deux serviteurs, ordonna à tous ses anges d'attaquer. Le démon profita d'un moment d'hésitation de ma part pour prendre le contrôle, et, ma foi, il lutta fort honorablement, mais ils étaient trop nombreux, et leur chef était bien plus fort que ce que j'aurais pu imaginer. Alors que nous reprenions l'avantage sur ses serviteurs, il lança un sort d'une puissance inimaginable, qui suffit à me mettre au tapis. Des fers aux mains et aux pieds, je traversai la ville, voyant les cadavres de mes alliés, comprenant ma défaite.

Voilà, vous savez tout ce qui s'est passé jusqu'à présent. Mais l'histoire ne se finit pas là. Je me réveillai comme d'habitude, au moment où je revoyais le démon fusionner son esprit avec le mien. Le même rêve que depuis le jour où il l'avait fait. Couvert de sueurs froides, j'ouvris les yeux, et vis que la porte était ouverte. En regardant par terre, je vis des traces de sang sur le sol. Je les suivis et arrivai jusqu'au cadavre du geôlier, puis aux cadavres de gardes, de paysans... Les mêmes que dans mon rêve. Ce n'est que là que je vis que mes mains étaient couvertes de sang. Je dus hurler, je pense, puis restai longtemps prostré dans le couloir, à attendre docilement que des gardes viennent m'abattre. Mais il ne se passa rien. J'attendis, longtemps, très longtemps, puis me décidai à rompre mon serment et parler avec le démon qui m'habitait. Celui-ci était encore soumis à ma volonté mais il avait trouvé le moyen de prendre le contrôle de mon corps durant mon sommeil. Son corps originel avait été détruit par les despotes, je le savais. Il était condamné à rester à jamais dans mon corps, et moi à supporter jusqu'à ma mort ce trouble-fête.
"Eh ! Le démon ! On peut savoir à quoi tu joues ?
- Silence, humain ! J'ai échoué dans le combat, il est vrai, mais je n'ai pas dit mon dernier mot ! Ton corps est très puissant ! Il sera mon arme pour vaincre mes ennemis !
- Hehe... Alors depuis le début tu te fous de nous ? Tu n'en as rien à faire de notre guerre ! Tout ce qui t'intéresse c'est de te venger de ces anges qui t'ont trop longtemps enfermé dans cette montagne...
- Tu as compris ! Je pense que tu vas essayer de résister, mais c'est inutile. Aucun humain ne peut se passer de sommeil bien longtemps ! Et même si tu te laissais mourir, je pourrais continuer à utiliser ton corps !
- Je vois... Dans ce cas, je n'ai plus rien à faire dans ce monde. Les guerres de religions vont recommencer, hein ? Les humains auront plus confiance en un brave chef nomade qu'en une montagne de chair démoniaque de 20 mètres de haut !
- Là encore, tu as vu juste. On dirait que le désespoir, la haine et l'enfermement t'ont rendu apte à comprendre les créatures de la nuit !
- Pas besoin d'être un génie ! Avant, j'étais juste aveuglé par le pouvoir. A présent, je ne suis plus rien, juste un spectateur. Je te laisse les commandes, dis-je en sortant le poignard d'un garde de son fourreau. Mais le crime que j'ai commis en te permettant d'agir à ta guise me ferme à tout jamais les portes du jardin des âmes, où m'attendent mes compagnons ! Mon esprit restera ici, et surveillera tes actes ! N'espère pas me tromper, nous serons toujours liés, même si tu seras seul dans mon corps."
Je brandis le poignard devant moi, et d'un geste sec, me le plantai dans la poitrine. Je sentis une vive douleur, puis plus rien. Le vide. Mon âme se détacha lentement de mon corps, mais ne fut pas aspirée vers le monde divin, le jardin des âmes. Mes péchés me retenaient à jamais dans le monde des mortels. Mon corps remua, le démon reprenait le contrôle. Il se leva, prit les armes et armures d'un garde mort, puis se dirigea vers le palais. Notre errance n'aura cessé que lorsque les anges ne seront plus. Tant qu'ils vivront, je suivrai Drahhst, dans mon corps. A la mort du dernier d'entre eux, peut-être trouverons-nous le repos...

Retour haut