Mort du tyran

La porte se fracassa contre le mur, attirant l'attention de l'assemblée réunie dans l'immense salle du repaire des garous. Les mots ne suffisaient plus à définir la fureur d'Ylath. Il était temps que tout ceci cesse. Salaud de père, comment avait-il pu lui faire ça ! Prendre le pouvoir et engager les garous dans une guerre stupide contre les humains, qui n'apporterait que mort aux deux camps ne suffisait plus, il lui avait fallu des exemples, punir ceux qui refusaient d'obéir à ses ordres ? Depuis quand les garous se tuaient-ils entre eux ? N'étaient-ils pas déjà suffisamment peu nombreux ? Pourquoi sa douce Uleïa avait-elle dû servir d'exemple à ce boucher ! Pourquoi ! Elle avait seulement épargné quelques enfants dans un village isolé ! L'avait-il tuée pour cela, ou pour faire pression sur lui, le pousser à la soumission ? Et son frère qui était à présent persuadé d'être engagé dans une quête sacrée au nom de sa race ! Imbéciles ! Tous des imbéciles. Il allait tuer son enfoiré de père, ce tyran, et restaurer l'honneur de sa race. Il passa en trombe devant les garous, en forme humaine ou de loup, médusés, qui regardaient leur meilleur capitaine fou de rage se diriger vers le salon privé de leur maître. Le tyran n'était pas aimé, mais personne ne pouvait tenir face à lui. Ses pouvoirs de garou étaient bien supérieurs aux leurs. Les pouvoirs des élus, les garous bénis par la déesse lune, Sélène. Aujourd'hui, seule sa descendance pouvait encore espérer les posséder.
"Père ! hurla Ylath
- Tu es bruyant, Ylath. Je t'avais demandé de ne pas me déranger lorsque je travaille.
- TRAVAILLER ? Tu ne fais que t'empiffrer en contemplant des cartes.
- Appelle ça comme tu veux, je travaille pour le bien-être de notre espèce.
- En massacrant tes serviteurs les plus loyaux ? - Tu m'en veux ? Elle nous a trahis, je n'avais pas le choix, tu sais.
- Et ma fille, elle t'a trahi, elle aussi ?
- Oh ? Je ne l'ai même pas remarquée. C'est fou comme je peux être distrait parfois.
- ... - Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu veux me tuer ? Tu ne peux pas, tu le sais bien. Je suis le seul à posséder les pouvoirs de la lune, personne ne peut me résister ! Les humains fuiront la région, et les garous pourront enfin créer leur nation ! - Ils fuiront, oui, et iront demander l'aide des hommes de la ville de fer. Nous ne tiendrons pas face à eux. Nous n'avons que nos griffes et nos lames. Si nous sommes encore en vie c'est parce qu'ils le veulent bien.
- Foutaises ! J'ai moi-même tué quelques-uns de leurs soldats, il y a bien longtemps. Ce ne sont pas des dieux, juste des gamins bien trop sûrs de leur armure.
- Ça ne change rien au problème. Les lois des garous sont claires : je dois venger ma famille, même si cela fera de moi un parricide, et obligera mon frère à me tuer.
- Les lois, les lois... C'est MOI qui fais la loi, ici.
- Les garous sont fiers de leurs millénaires d'histoire, ne crois pas pouvoir les effacer comme tu le désires.
- Et alors quoi ? Tu vas me combattre ? À quoi cela te mènera-t-il ?
- À la paix, tout simplement. Je vais te tuer et guider les miens hors de cette période sombre.
- Et comment feras-tu ?
- Tu ne le sauras jamais.
- Qu'il en soit ainsi."

Ylath laissa les instincts meurtriers du loup l'emporter sur sa forme humaine, et son corps changea. Rapidement, une épaisse fourrure noire recouvrit son corps, ses mains se finirent par de redoutables griffes, et son visage se changea en un museau de loup, féroce, impitoyable. Il se jeta sur le tyran, et les deux garous échangèrent une pluie de coups de griffe, de pattes, de morsures. Ce n'étaient plus deux hommes combattant pour leurs convictions mais deux bêtes féroces, luttant pour survivre. Au bout d'une éternité, les deux adversaires, épuisés, se séparèrent enfin, chacun restant à distance de l'autre, le toisant avec mépris. Aucun des deux n'avait réussi à infliger à son adversaire plus que quelques estafilades.
"L'inactivité a fait fondre tes muscles, despote !
- Ils me suffisent pourtant à contenir tes attaques ! Tu oublies que la lune est mon alliée. L'amusement s'arrête ici, je vais te montrer la puissance des fils de la lune !
- Tu oublies que je suis ton fils, je ne suis pas non plus indifférent aux caresse subtiles de la lumière de notre mère. Approche, père indigne, despote sanglant, je vais t'envoyer en enfer !"

Les deux loups hurlèrent à la mort, pendant une éternité. La lune rouge apparut alors. Cette lune qui avait si souvent annoncé des nuits de carnage venait saluer la mort d'un des deux adversaires, peu importait lequel. Le corps du tyran se couvrit d'écailles d'ossements parcourus de veines rougeâtres : le pouvoir des élus. Des longues lames poussèrent sur ses avant-bras et ses jambes, formant à la fois une armure et une arme redoutable.

Le combat reprit, mais cette fois, Ylath avait l'avantage de la vitesse. La lune décuplait ses sens et son excitation. Ses muscles réagissaient parfaitement, avec une rapidité et une puissance inhabituelle. Il envoya bouler son père dans les colonnes du luxueux salon, qui explosèrent dans une gerbe de poussière, mais il se releva aussitôt et riposta, infligeant une large entaille à l'épaule d'Ylath.
"Oh oh, on dirait que je n'ai pas appris les arts du combat à mon fils pour rien, HAHAHAHA"
Là-dessus, il hurla à nouveau, un appel à la lune, qui lui répondit. Deux copies de son corps apparurent à ses cotés, faites de cette matière étrange.
- Trois contre un, c'est pas bon ! – Ylath redoubla d'efforts, mais ses chances de victoire étaient à présent nulles, le tyran n'hésitant pas à faire prendre les coups à sa place par ses copies.
"Crèèèèève !" hurla-t-il en lacérant le torse d'Ylath, qui s'écrasa contre un mur, le sang battant à ses tempes. Il était épuisé par ce combat, mais refusait d'admettre sa défaite. Il ne pouvait pas perdre, il ne DEVAIT pas perdre ! Pour sa famille, pour son peuple, pour lui, aussi. Son père avait suffisamment fait de mal aux siens, il était temps de l'arrêter. Et s'il n'y arrivait pas, qui pourrait ? Son échec signifierait la mort de son peuple, il ne l'accepterait jamais. JAMAIS !

Ylath se releva, ses yeux brillant d'une lueur rouge, malsaine. Des yeux ne reflétant que la haine, sa pupille n'était plus qu'une fente, des éclairs jaunes fusant de part et d'autre. Tout son corps tremblait, se tendait, prêt à donner toute son énergie pour vaincre son adversaire, quel qu'il fût.
Berzerker...
Trois adversaires.
Droit devant.
Ils arrivent.
Ylath envoya une vague d'énergie d'un revers de la main, pulvérisant sur le coup l'armure de son père et ses deux doubles.
"Enfoiré, ne crois pas avoir gagné !" hurla celui-ci, invoquant cette fois des dizaines de doubles, partout autour de son fils.
Cent trois adversaires. Tout autour. Ils hésitent... Les fous !
Il fixa la lune un instant, cette lune rouge, qui lui avait enfin accordé ses pouvoirs. Il sourit, un sourire carnassier, le sourire du prédateur qui va éliminer sa proie.
Il se jeta sur son père, déchiquetant tous les clones se mettant sur sa trajectoire, utilisant les pouvoirs de la lune pour créer des mâchoires et des griffes, se dirigeant à sa seule volonté.
"Imbécile ! Pourquoi créer des clones quand on peut ne créer que des armes !"
Le coup atteignit le tyran de plein fouet. Tous les clones étaient détruits à présent, mais Ylath était affaibli. La prochaine attaque serait la dernière, quelle qu'en soit le résultat.
Il se releva et se jeta à nouveau sur son père, envoyant toute son énergie dans une dernière attaque. Celui-ci fit de même. Le choc fut titanesque. Pendant de longues secondes, ils restèrent face à face, puisant dans leurs dernières ressources, chacun tentant de prendre le pas sur l'autre. Puis tout explosa. Ylath fut projeté dans un coin, explosant un mur, et s'évanouit. À son réveil, il était seul. Le corps de son père était à l'autre bout de la pièce, écrasé sous des décombres. Pas besoin d'aller vérifier : il était mort. Il avait réussi, tout pouvait enfin commencer. Mais il restait encore le plus dur pour ce guerrier.

Convaincre les foules n'était pas son fort, et pourtant il allait devoir réussir. Chancelant, il se dirigea vers la porte, vers ses frères, sachant qu'il marchait sans doute vers la mort.
Tous le regardaient sortir du salon privé. Tous avaient entendu l'explosion. Tous avaient vu les nuages de poussière, la pierre broyée. Tous avaient compris. Tous le dévisageaient.
"Le tyran est mort. Nous avons perdu la guerre. Je vais traverser le pays, annoncer la nouvelle à chaque village, et demander leur pardon pour tous leurs morts. Je vais à la cité de fer, m'engager dans leur armée. Il est temps pour moi de défendre la justice, et plus la cause d'un fou. Le choix vous appartient à présent. Je ne vous promets pas de survivre si vous me suivez, je ne sais même pas si je réussirai. Peut-être resterons-nous là bas, à regretter notre repaire, notre maison, cet endroit. Si vous m'acceptez comme guide, je vous promets de faire tout ce qui me sera possible pour m'en montrer digne. Sinon, j'accepterai votre sanction, quelle qu'elle soit, ici et maintenant."
Ylath s'attendait à les voir se ruer sur lui, ou au contraire partir, le délaisser.
Mais au contraire, une titanesque acclamation jaillit de leurs bouches. La guerre était finie, peu importait le résultat. Tous étaient lassés d'obéir à des ordres, de tuer à longueur de journée, de voir leurs frères tomber les uns après les autres. La guerre leur prenait tout : famille, amis, liberté.
Tous entourèrent Ylath, le nouveau chef de la meute, celui qui les guiderait vers la lumière. Tous, sauf un.
"Ylath, tu connais les conséquences de ton acte, pas vrai ?
- Oui, Yazul, mon frère, je les connais. Tu vas me chasser, et tenter de me tuer, pas vrai ?
- Je le devrais, oui. Mais je ne veux pas condamner notre peuple. Pars. Dans un an, jour pour jour, la chasse commencera, et ce jour-là, je ne te laisserai pas t'en tirer aussi facilement.
- Tu devrais abandonner, tu finiras comme lui, répondit Ylath en désignant les restes du salon.
- Ne parle pas de notre père de la sorte !
- Tu vas revenir sur ta décision ?
- Nos opinions diffèrent, mais moi aussi je suis notre code de l'honneur : je ne reviendrai pas sur ma promesse.
- Alors adieu mon frère. Quand nous nous reverrons, l'un d'entre nous devra mourir."

Là dessus, Yazul s'en fut, et Ylath guida son peuple à travers la vallée, vers la cité de fer, vers leur avenir, vers les étoiles.

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