Chapitre 2 : L'ombre du nécromancien

Après quelques minutes de trajet, Eltarn arriva à Gorthan. Il préféra toutefois rester aux alentours de la ville pour évaluer sa situation. Le démon n'était vêtu que de vêtements simples issus de sa transformation en humain et ne portait pas d'armes. Un problème auquel il allait remédier après s'être approvisionné en or. Il avait au cou une longue chaîne à laquelle pendait le médaillon de Solal. Ce talisman était fait de Stalt, d'où ses reflets bleutés et était orné d'une émeraude taillée en disque parfait. Eltarn ne pouvait cependant pas toucher le médaillon sans ressentir une violente douleur. Sans doute un charme de protection. Le bijou demeurait malgré tout sa seule chance de liberté. En effet, Eltarn ne pouvait rejoindre son monde sans avoir accompli la mission qui lui était attribuée. Telle était la règle de la magie... Cette reine minable ! Pensa-t-il. Croyait–elle posséder la connaissance pour utiliser les cristaux ? Elle libérerait des puissances oubliées qui ne devaient pas remonter à la surface...

Le fragment le plus proche appartenait à un magicien du nom de Rakiel. Celui-ci, connu pour ses expérimentations animales comme humaines, s'était fait une belle réputation parmi les nécromanciens. Il dirigeait un laboratoire près de la ville et Eltarn devait s'attendre au pire : les alchimistes étaient toujours entourés de bêtes hybrides de leur création. En outre, leurs bestioles étaient pour la plupart des cas insensibles à la magie et Eltarn ne valait pas grand chose sans ses flammes. Il devait absolument se trouver une arme pour pouvoir faire face à toutes les situations. Le démon se mit à explorer les environs à la recherche de quelques brigands à se mettre sous la main. Ses efforts ne furent pas vains car après une journée où il ne vit que quelques créatures sauvages, il découvrit cinq bandits rassemblés autour d'un feu. Quatre étaient humains, de longues épées accrochées à leurs ceintures mais le dernier était un orc. Sa peau verdâtre était parcourue par de longues cicatrices, ce qui prouvait que le brigand était habitué aux combats. Les bandits comptaient des pièces d'or d'origine douteuse. Le sang encore frais sur la lame de leurs armes laissait à croire que le butin résultait d'un combat cruel.

Eltarn s'avança vers eux ; la lueur sanguinaire de son regard venait de se rallumer. "On se promène monsieur ? Ce n'est pas très prudent de votre part !" lui lança un des voleurs d'un ton railleur. Tandis que les autres se levaient brusquement, visiblement étonnés par l'arrivée de l'intrus.
- Nan ! C'est votre butin que je veux !, lui répondit le démon d'une voix étonnamment grave. Sur ce, il ouvrit ses mains alors que ses yeux trahissaient une intense concentration. Les bandits interloqués sortaient leurs épées. Soudain, un anneau de lumière entoura Eltarn, dont l'apparence corporelle s'estompait petit à petit. Devant le regard terrifié des quatre humains, l'homme avait laissé place à un démon ailé. "Je veux votre or et vous allez me le donner gentiment !"
L'orc, que la transformation n'avait pas impressionné lança un charme d'héroïsme sur les brigands qui retrouvèrent aussitôt leur sang-froid. Etonnant pour un orc ! pensa Eltarn qui lui réservait un sort. Il joignit ses deux mains (enfin l'équivalent des démons) et un projectile enflammé partit en direction des cinq bandits, ce qui les projeta plusieurs mètres plus loin. Le dernier voleur, (les orcs sont néanmoins très résistants) que le coup avait rendu fou de rage, enjamba les corps calcinés de ses compagnons et leva son épée à deux mains. Eltarn eut juste le temps de parer l'énorme lame puis s'éleva dans les airs. En bas, l'orc frappait dans le vide tout en poussant des jurons dans un langage primitif, composé surtout de grognements... Eltarn le fit taire en lui invoquant une météorite, qui lui tomba droit sur le crâne. Les cinq bandits hors d'état de nuire, le démon se posa au sol non sans avoir vérifié que personne n'avait assisté à la scène. Eltarn se métamorphosa en homme, bien que quitter sa véritable apparence lui fût désagréable. Il ne pouvait tout de même pas se dévoiler sous sa vraie nature sans attirer l'attention, ce qui lui serait bien plus douloureux à son goût.
Cette chose faite, il trouva une vingtaine d'écus dans le coffre volé mais rien de bien intéressant sur les corps (ou plutôt ce qu'il en restait). En revanche, l'orc portait à son doigt un anneau mystérieux. Il décida de le faire identifier au village, après une bonne nuit de sommeil. Après tout, l'objet pourrait lui apporter fortune ; ou mieux encore, lui transmettre quelques pouvoirs susceptibles de l'aider dans sa quête... Il ne fallait tout de même pas rêver : les objets d'origine humaine ne valaient rien face aux reliques de l'autre lieu, son territoire. Il n'avait malheureusement pas eu le temps d'emporter quoi que ce soit. Et cette écervelée magicienne ne lui autoriserait pas à s'équiper correctement, c'est-à-dire avec des armes démoniaques. Il pesta rageusement.

Eltarn trouva refuge dans l'auberge du village. Il passa totalement inaperçu au milieu des humains qui composaient la clientèle. Il se réjouit : pas un seul magicien en vue. Ces derniers l'auraient sûrement identifié malgré sa fausse apparence et il n'aurait pas fait long feu. Imaginez un monstre féroce débarquant mine de rien chez une troupe de sorciers... Mais bon, les paysans dénués de pouvoirs n'avaient aucune chance de percer sa véritable identité. Il resta discret, ne s'éternisant pas à des paroles inutiles. Dès les premiers rayons de soleil, Eltarn avait déjà quitté l'auberge. Il trouva chez le forgeron un assortiment de deux poignards, qu'il pouvait dissimuler aisément sous sa veste. Ce qui lui était très pratique pour les attaques discrètes. Il s'offrit également une légère armure du cuir. Il ne supportait pas les lourdes mailles et préférait se mouvoir avec facilité. Le démon avait pratiquement vidé ses réserves d'or quand il se rappela de l'anneau. Il ne lui restait plus assez d'argent pour le faire identifier. Il le glissa néanmoins à son doigt. Peut-être que le pouvoir (s'il en existait un) se manifesterait de lui-même...

Dehors, les nuages décrivaient de longes traînées lumineuses. Une belle journée en perspective. Le laboratoire pointait de ses hautes tours le sommet de la colline avoisinante. Il se dirigea donc vers les lourdes portes du parc qui entourait la demeure. Fermées évidemment ! Eltarn se projeta dans les airs à l'aide d'un sort de lévitation et atterrit sur l'herbe de la propriété. Celle-ci ne devait pas avoir été taillée souvent car les herbes folles envahissaient les parterres de fleurs, qui avaient disparu depuis longtemps. Le jardin reflétait une image lugubre qui donnait froid dans le dos. Le démon reconnut ainsi une vieille ruse de magicien qui consistait à intimider le visiteur quelconque, mais Rakiel n'avait à aucun moment imaginé qu'il recevrait la visite d'une entité aussi puissante que lui. En effet, Eltarn se classait parmi les plus respectés dans la hiérarchie de sa race.
Mais revenons-en aux faits. La porte était gardée par deux alfrins. Ces créatures à mi-chemin entre les lézards et les oiseaux s'étaient popularisées chez les mages. Les hybrides, réputés pour leur endurance et leur agilité au combat, étaient armés de lances primitives. Eltarn s'approcha de plus en plus de la porte tout en restant invisible aux yeux des alfrins. Il s'arrêta derrière un buisson puis éjecta une boule de feu sur l'une des créatures. Au contact des flammes, les plumes de l'hybride s'embrasèrent. Le démon s'étonna de l'incroyable faiblesse des gardes face au feu. L'alfrin poussa un cri strident et s'écroula sur l'herbe. L'autre s'éloigna vivement afin de ne pas subir le même sort que son compagnon. Il émit une série de petits cris aigus tandis qu'Eltarn se rapprochait vers la porte : l'alerte était donnée. Le démon foudroya le dernier garde puis ouvrit un des battants de la massive porte de bois. Il sourit, visiblement amusé par stupidité des alfrins et la facilité avec laquelle il en était venu à bout. Il se ravisa précipitamment en découvrant un vieil homme se tenant à quelques pas devant lui. La robe sombre de l'humain lui fit deviner qu'il s'agissait de Rakiel en personne. En toute honnêteté, il s'attendait à mieux. Le visage squelettique ne laissait transparaître aucune émotion, Eltarn douta même qu'il ne l'eut vu. Mais à moins d'être gâteux, n'importe quel vieillard se serait aperçu qu'un homme se trouvait à deux mètres de lui. "Qui es-tu ? Et qu'est-ce qui se passe dehors ? demanda le nécromancien d'une voix autoritaire. Les alfrins ont des problèmes ?
- Heu... Non ! Eltarn referma rapidement la porte d'où s'échappait une fumée âcre. Le ton mal assuré du démon aurait pu le trahir si Rakiel l'avait écouté. Celui-ci fixait intensément l'anneau de l'orc qu'Eltarn portait au doigt.
- Ainsi tu es le nouveau mercenaire ? Sache que je t'attends depuis hier ! Et où sont tes compagnons ?
- Ils sont restés au village afin de se ressourcer. Vous savez, les combats sont épuisants (c'est le moins qu'on puisse dire !). Eltarn repensa aux brigands carbonisés dans la forêt... Et dire que le magicien osait le comparer à un misérable orc !
- Dans ce cas, suis-moi ! J'aurai quelques comptes à régler avec les alfrin."
Rakiel lui fit signe de le suivre. Le manoir présentait une multitude d'étroits couloirs enchevêtrés. Eltarn eut bien du mal à mémoriser le chemin et finit par abandonner. Il lui suffirait de pulvériser les murs pour s'échapper. Méthode terriblement indiscrète mais autant efficace. Le magicien le mena dans une vaste salle, ornée de bibelots visiblement précieux. L'aura magique qui émanait de la salle indiquait la présence du fragment de cristal Orax très proche. Celui-ci reposait dans les mains d'une imposante statue de pierre qui représentait Rakiel dans toute sa splendeur, évidemment exagérée. Une statue digne de ce nom ne représenterait pas un vieillard décrépi. Les magiciens faisaient preuve d'une arrogance qui était insupportable. "As-tu des nouvelles de l'ordre de l'éclipse ?, lui demanda Rakiel. Morentzen m'a prédit d'excellentes nouvelles !" Le démon se sentait de plus en plus mal à l'aise. Dans quel pétrin s'était-il fourré ?
- ...Il vous envoie de chaleureuses salutations. Et... aussi, le plan se déroule tout comme prévu !" Eltarn hésita une seconde à en finir avec cette mascarade. Plutôt que de s'aventurer en terrain inconnu, il préférait en venir directement aux gestes. "Eh bien ! C'est tout ? Alors comme ça la reine ne se doute de rien ? C'est parfait !" Le nécromancien émit un petit ricanement. Le démon retint son geste : Ainsi il venait de mettre la main sur un complot ?! Et puis non ! Solal n'avait qu'à se débrouiller. Il n'avait en aucun cas envie de se mêler aux affaires des humains. Sa mission consistait juste à récupérer quelques cristaux et il se moquait bien du sort de la souveraine. Mais sa curiosité fut piquée au vif, chaque information pourrait lui être utile dans ses recherches. Il empoigna Rakiel par le col et le souleva à quelques centimètres du sol. "Tu t'es trompé de personne je crois ! Qui est Morentzen ? Réponds, misérable humain !
- Ahhh ! Un démon chez moi ! Le vieillard gigotait comme un insecte, ses yeux exorbités cherchant une échappatoire.
- T'as mis du temps à me reconnaître ! Moi qui croyais que les magiciens me reconnaîtraient aisément.
- Ne m'tuez pas ! Je vous dirai tout ce que je sais !, glapit le mage d'une voix étranglée.
- Qui est Morentzen ! Et dis-moi tout sur l'ordre de l'éclipse !
- Heu... Cet homme contrôle la région de Yored ! Mais il ne se plie plus au règles de la reine... Derrière les murs, Eltarn entendit des bruits qui se rapprochaient.
- Dépêche-toi ! Dis-moi aussi ce que tu sais sur les cristaux Orax ! Les pas étaient à présent accompagnés de cris stridents.
- L'ordre de l'éclipse veut les récupérer ! Le visage du vieil homme affichait à présent un sourire malsain. Et ce jour-là, rien ne pourra empêcher la chute de l'empire..."

La porte s'ouvrit à la volée, laissant échapper des dizaines de plumes. Des alfrins déferlèrent dans la salle, accompagnés de bestioles cornues. Eltarn trancha aussitôt avec un de ses poignards la gorge frêle de Rakiel qui ne fut plus qu'un pantin désarticulé. La mort de leur maître n'intimida pas les créatures qui fondirent sur le démon en un clin d'œil. Eltarn les évita puis se précipita sur l'autel de la statue. Il prit le cristal dans ses mains, tandis que les alfrin s'approchaient dangereusement. Celui-ci émit une lueur rougeâtre. Le démon sentit une incroyable puissance monter en lui quand soudain, un rayon luminescent sortit de la pierre et balaya la pièce. L'essence des créatures se brisa comme du verre, laissant échapper des vapeurs multicolores. En quelques secondes, un souffle enflammé avait empli toute la pièce, brûlant tous les occupants. Des alfrins, il ne restait que quelques tas de cendre et les monstres hybrides avaient, eux, complètement disparu. Le cristal avait décuplé les pouvoirs offensifs du démon, ce qui l'avait sauvé d'une mort certaine.

Eltarn descendit de l'autel, encore ébahi devant l'incroyable spectacle. La pierre avait transmis de son pouvoir au démon qui vit ses facultés magiques triplées. Ainsi le premier fragment renfermait l'énergie du feu. Eltarn avança vers la sortie, le cristal en main quand le médaillon à son cou se mit à vibrer énergiquement*. Le démon le prit dans sa main et un visage apparut au centre de la pierre. Ce visage, il le connaissait trop bien !

* Ce système est d'ailleurs repris de nos jours...

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