Chapitre 5

Eleshin bâilla, puis se leva paresseusement. Khylan était déjà debout, sanglant son armure, l'ignorant superbement. De toute évidence, il était toujours méfiant. Uhl se leva prestement et commença à replacer sa cuirasse. Quelques minutes plus tard, tous trois étaient prêts, résolus à franchir la porte du bas de la tour.
"Bon, je suppose qu'on ne peut toujours pas passer, pas vrai, boîte de conserve ? lança Eleshin à une des armures montant la garde.
- Pardonnez-nous de ne pas vous avoir reconnu hier, maître, mais vous dissimuliez si bien votre présence en cet humain que... répondit l'armure, gênée, se décalant pour laisser le passage libre.
- Tu... connais cet endroit ? dit Khylan, hébété.
- Il faut croire que je suis le maître des lieux... Je n'en sais pas plus que toi.
- Ou alors il s'agit d'un piège... Peut-on se permettre de prendre le risque ?
- On ne saura pas s'il s'agit d'un piège si nous n'entrons pas, coupa Uhl. Et si c'en est un, je ferai en sorte que celui qui nous l'a tendu le regrette amèrement, ajouta-t-il en dégainant ses épées d'un air sinistre.
- Alors entrons !" lança Eleshin. Son passé était quelque part ici, il le sentait. Il le trouverait.

Les souterrains de la tour étaient sombres mais impeccablement propres et secs. Des torches plantées régulièrement dans le mur illuminaient les couloirs de pierre grise. Après avoir erré des heures entières dans des couloirs dont l'architecture semblait dépourvue de sens, ils arrivèrent à une vaste salle. Celle-ci contrastait avec le reste du donjon : elle semblait creusée dans la terre, de façon très approximative. Une rivière la traversait de part en part, enjambée par un pont grossier, quelques mètres en surplomb. Mais ce qui laissa quelques instants bouche bée les trois compagnons fut la créature qui les attendait en face. Une sorte d'énorme mille-pattes dominé par un torse monstrueux aux bras terminés par des pinces, accompagné d'une légion de gobelins baveux et de ce qui semblaient être des larves plus ou moins développées de la créature.
Celle-ci chargea droit devant elle, traversant le pont en une fraction de seconde pour tenter de trancher Uhl en deux. Celui-ci réagit prestement, esquivant la pince d'un bond prodigieux et envoyant son épée à deux mains dans la tête du monstre. Son épée rebondit sur la solide carapace du monstre qui l'envoya bouler d'un revers de pince avant de s'intéresser à Khylan.

Celui-ci envoya un épieu de glace dans la poitrine de la créature, mais celui-ci se brisa sur la solide carapace. La boule de feu qui suivit eut plus d'effet, carbonisant la chair sous la chitine. La bête en fut visiblement énervée et se dirigea droit sur le mage, bien décidée à le trancher en deux. Elle s'arrêta net, la moitié de son corps de larve coupé par l'épée d'Uhl. Cela ne suffit néanmoins pas à la tuer, et elle poursuivit son geste en direction de Khylan, qui, s'il parvint à éviter de se faire trancher en deux, fut projeté sur le pont. Eleshin était occupé à retenir la masse des petites créatures sur le pont lorsqu'il vit Khylan tomber sur celui-ci, et rouler vers la masse rugissante d'eau sous eux. Sans même réfléchir au nombre d'adversaires l'entourant, il se jeta vers lui, l'attrapant au moment où son corps quittait la plateforme. Khylan se tenait là, trois mètres au-dessus du torrent, se tenant uniquement à la main de son compagnon. Un violent coup de sabre porté au flanc fit lâcher prise à Eleshin, qui lut le désespoir dans les yeux de Khylan lorsqu'il lâcha sa main. Il disparut rapidement dans les flots déchaînés. Le monde s'écroulait autour d'Eleshin. Il venait de perdre un de ses deux seuls compagnons. En proie à une fureur sans pareille, il se retourna, envoyant la créature puante rejoindre son compagnon dans l'au-delà. Les autres suivirent, décimés par les dagues d'Eleshin. Il se retrouva seul sur le pont, pleurant son compagnon. Uhl arriva à son tour, couvert du sang gluant de la créature. Il ne dit rien, respectant et partageant la peine de son compagnon.

Durant le repas de midi et la fin de journée, Eleshin et Uhl passèrent leur temps assis à parler. De Khylan, mais de leur passé aussi. Eleshin lui raconta le peu dont il se souvenait, mais Uhl se montrait évasif concernant son passé.
"Que me caches-tu ? Que voulait dire Khylan en révélant ton nom ?
- Es-tu sûr de vouloir le savoir ? C'est une histoire sans intérêt, tu sais.
- Je... voudrais savoir avec qui je voyage vraiment.
- Fort bien. Je suis né dans un village barbare de la montagne de Sgutti, au nord. J'étais le fils d'un des plus proches amis du chef de notre village. Mon enfance n'a que peu d'intérêt. Comme tous les nôtres, je subis à ma majorité le test de l'aveuglement : je passai deux ans sans voir la moindre lumière, m'entraînant encore et encore à combattre en aveugle pour affiner mes talents. Lorsqu'on m'enleva enfin ce bandeau, je fus obligé de le remettre, mes yeux ne supportant plus la lumière. Ça ne m'a pas trop gêné dans le reste de ma vie, sauf peut-être avec les femmes ! ajouta-t-il en éclatant de rire. Mais un jour que mon père et le chef étaient partis chasser seuls, comme à leur habitude, mon père revint seul. Un ours monstrueux avait eu raison de notre chef. Mais sans corps pour prouver ses dires, mon père fut accusé par Lankus, un homme orgueilleux et avide de pouvoir, qui jalousait la place de chef depuis des années. Par ses mensonges et insinuations, il parvint à faire exécuter mon père. Sachant que je n'allais pas tarder à le suivre, je me résolus à partir de chez moi. Je désirais pourtant venger mon père, et tentai de tuer Lankus.
Malheureusement celui-ci avait prévu ma réaction et je fus obligé de fuir, blessé dans ma chair et mon honneur. Depuis, je passe dans les montagnes du nord pour un traître et un paria, fils de meurtrier et meurtrier. Je t'ai menti, à vrai dire, Eleshin. Je ne cherche pas à combattre pour la gloire. Je recherche des compagnons qui pourront m'aider à tuer Lankus, et rétablir mon honneur parmi les miens.
- Je serais de ceux-là si je retrouve qui je suis, ami Uhl. Sans doute ton histoire est-elle bien plus complexe que celle que tu viens de me narrer, mais je choisis de te faire confiance.
- Essayons déjà de survivre à ce donjon. Un des nôtres a déjà péri, essayons de ne pas le suivre."
Sur ces paroles, tout deux retournèrent à leurs pensées respectives. Honte, tristesse, impatience, curiosité... Nombre de sentiments s'entremêlaient en eux. La nuit fut longue, mais chacun, en se levant, était déterminé à surmonter les épreuves de ce lieu maudit.

La journée fut une succession de couloirs, de salles vides, ou pleines de livres, de monstres sans intérêt, et une certaine mélancolie s'empara des deux héros. Enfin, après des heures d'errance, ils arrivèrent à leur objectif. Une longue salle de pierre, occupée pour la plupart par un gouffre semblant sans fond, traversé par une mince passerelle de pierre. De l'autre côté, une plateforme où se trouvaient les trésors mythiques de la tour, et le bureau du maître des lieux.
"Je te laisse le trésor, je suppose que c'est dans le bureau que se trouve ce qui m'intéresse.
- Le trésor m'importe peu. Savoir qui m'accompagne me paraît au contraire bien plus intéressant
- Comme tu voudras."
Eleshin entra dans le bureau. Une vaste pièce calme, reposante. De nombreux instruments étranges, des livres couverts de symboles maudits, des cartes, des flacons étranges... Des centaines et des centaines d'objets insolites remplissaient la pièce, impeccablement rangés.
"Je crois avoir ce qui t'intéresse, dit Uhl en tendant un journal. C'est rempli de projets bizarres, de notes concernant divers hommes politiques de Lentria à Yelnar. Il y a aussi des informations sur la tour, des notes concernant des invocations...
- Et c'est signé... Asch ? C'est moi ça ?
- J'ai déjà entendu parler de cette histoire. Asch était un mage qui faisait régner la terreur dans le monde civilisé il y a... bien peu de temps en fait. J'ai entendu dire que ses armées avaient été défaites il y a peu, mais qu'on ne l'avait pas retrouvé dans les corps.
- Tu en sais des choses, dis voir, se moqua Eleshin
- Ça sert de traîner dans les tavernes en attendant que des gens viennent faire leur spectacle et proposer aux gens de se suicider, rétorqua Uhl en riant.
- Et donc, ce Asch, ça serait moi ? Mais pourtant je me souviens clairement me nommer Eleshin.
- Bah... Qui pourrait s'appeler Asch de nos jours ? Sans doute utilisais-tu un pseudonyme, voilà tout.
- Tu vas me tuer ?
- Pour quoi faire ? Tu fus un envoyé du mal, tu n'en es plus un. À présent, tu es Eleshin, mon ami, et je ne pense pas que tu aies l'intention de redevenir ce que tu étais.
- Et pour... mon démon ?
- Qu'il se tienne tranquille ou ça va chauffer pour ses fesses ! blagua Uhl.
- J'ai pourtant l'impression de manquer quelque chose d'essentiel..." dit Eleshin en se promenant dans la pièce. Soudain, il s'arrêta, fixant un des nombreux tiroirs d'un énorme meuble couvrant tout un mur. "Ici...", dit-il en l'ouvrant. Il contenait un étrange cristal, rosâtre, énorme, et parfaitement taillé. Même en ayant perdu la mémoire, Eleshin savait de quoi il s'agissait. Hésitant, sa main resta quelques instants au-dessus, puis il l'attrapa à pleine main. Soudain, la mémoire qui y était enfermée, une copie de sa mémoire perdue, déferla en lui. Il se vit, lui, Eleshin, le jeune garçon du Lothan, suivre ses études de magie, devenir brillant politicien, devenir Asch, invoquer en lui ce démon, Zarrack, tenter de renverser le gouvernement du Lothan et devenir l'ennemi de la nation toute entière, se réfugier dans cette tour pour monter ses projets, monter une armée pour régner sur le monde, et bien d'autres choses encore. L'être qu'il était pénétra en lui, et il sut tout sur son passé, en un instant, jusqu'au moment de l'enregistrement : la veille de la bataille. Quant à savoir comment il avait perdu la mémoire et s'était retrouvé à des centaines de kilomètres de l'endroit où il avait livré bataille...
"Tu as tenu ta promesse, Uhl. À mon tour de tenir la mienne. Je t'aiderai à restaurer ton honneur.
- Et la mémoire, ça va ? blagua Uhl
- Pas mal, mais c'est pas encore ça. Je ne sais toujours pas ce qui s'est passé pendant la bataille ni pourquoi j'ai perdu la mémoire.
- Disons que ça viendra avec le temps. Et le trésor, on en fait quoi ?
- On prend ce dont on a besoin pour survivre un bon bout de temps, sans que ça soit trop encombrant. Je n'aspire pas à la richesse, et je suppose que ça n'est pas non plus ta priorité.
- En effet. Allons, donc."

Les deux compagnons s'éloignaient de la tour. Une ombre les contempla du haut d'une des falaises environnantes. "N'espère même pas t'en tirer comme ça, Asch, je te ferai regretter de ne pas être mort dans cette guerre !"

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