Le forgeron et le professeur

Il y avait encore deux ans, Darkmoor n'était pas encore un village aussi morbide qu'il ne le fut plus tard. Certes, le château qui surplombait le village était déjà hanté par quelques fantômes et autres esprits qui n'avaient nul endroit où reposer en paix, mais les marécages alentour étaient un lieu encore agréable pour se promener, bien qu'ils fussent un peu brumeux. Le village étant relativement isolé, de par les montagnes qui l'entouraient au Nord et à l'Ouest, Darkmoor offrait peu d'intérêt aux sorciers et autres guerriers. Pourtant, le commerce était prospère, et la route de l'Est vers Ironfist était sûre. En fait, ce jour-là était le jour charnière, le jour où les marais deviendraient véritablement la Fange des Damnés.

Kern avait seize ans, et se destinait à être forgeron, comme son père, Arn, qui était d'ailleurs le meilleur d'Enroth, mais s'était toujours refusé à travailler dans les forges royales. Le jeune garçon l'assistait déjà dans nombre de ses tâches, mais ne savait pas encore faire ce qui était au centre de la profession, c'est-à-dire forger le fer. Aujourd'hui, il apprendrait. Son père lui avait promis ; et il était hors de question qu'il rate ça. Le grand jour était venu.

Dans les marais aussi, c'était le grand jour.
"Nous voilà presque arrivés, Flendar. Tout est prêt ?
- Le château Darkmoor est prêt à vous accueillir, maître.
- Parfait. La gloire d'Archibald ressurgira bientôt."

Flendar acquiesça silencieusement. Il baissa la tête et prit la tête du petit groupe de mages qui les accompagnaient, Alphrus et lui. Ils avaient le château en vue, sur la colline, trônant sur les marécages fumants. Les arbres alentour, aux feuilles décharnées, reflétaient la décrépitude du château, qui avait été inhabité depuis longtemps, si l'on faisait exception des rats et autres bestioles nuisibles, jusqu'à la nouvelle incursion.

D'autres mages les attendaient devant le château, et leur ouvrirent les portes. Ensemble, ils entrèrent.

"Alors, père, quand commençons-nous ? demanda Kern.
- Attends ce soir, tu sais bien qu'on m'a commandé une épée ce matin pour cet après-midi. Ces gens sont fous. Mais je ne peux pas faire autrement.
- Bien, père. J'attendrai.
- Kern, je sais que tu es impatient. Si ça ne tenait qu'à moi, nous aurions déjà commencé !" dit Arn en martelant le fer chaud.

Kern sourit, et partit. Même s'il y avait d'autres choses à faire, il était trop impatient pour faire quoi que ce soit de productif ; il alla donc s'entraîner avec la dague qu'il avait reçue de son père un an plus tôt.

"Viens, Flendar, sortons. J'ai une course à faire.
- Comme il vous sied, maître."

"Comment ça, tu ne peux pas me forger une dague ?
- Je suis désolé, Monsieur, mais j'ai une commande que je ne peux reporter.
- Sais-tu à qui tu parles, forgeron ?
- J'ai bien peur que non, Monsieur ; mais ceux qui veulent mes dagues sont généralement des sorciers, alors j'imagine que vous en êtes un. Malheureusement, cela ne peut rien changer. Je dois finir cette épée-là d'abord, question de vie ou de mort.
- De vie ou de mort, dis-tu ?"

Alphrus jeta un regard à Flendar. Celui-ci fit un signe de la tête, puis leva la main gauche. Le marteau et le manche de l'épée qu'Arn tenait chauffèrent instantanément, si bien qu'il fut obligé de les lâcher.
"À moi, on ne me refuse rien.
- Je suis désolé, Monsieur. Revenez demain, je vous en prie, supplia le forgeron, je serai tout à vous. Ou voyez avec Abelhart Juncks, je ne sais pas moi ! "

Abelhart Juncks était le bandit local duquel la vie économique du village dépendait. Il n'était pas foncièrement mauvais ; il avait de nombreuses possessions agricoles dans la région, et il utilisait sa richesse à des fins dont personne ne voulait vraiment entendre parler. Il avait d'ailleurs une petite garde à son service, prête à représenter ses intérêts dans tout Darkmoor. Refuser de le satisfaire, c'était s'opposer à lui, avec les conséquences que cela pouvait impliquer.

Nouveau signe de tête. Flendar fit pivoter sa main. Le forgeron porta les mains à sa gorge. Les passants se détournèrent de la scène aussi vite qu'ils purent.
"Je vous en supplie, Monsieur, si ce n'est pas vous qui me tuez, c'est lui qui le fera ! Ayez pitié !"

Alphrus prit la main de Flendar pour le faire arrêter.
"Soit. Je serai magnanime pour cette fois. Je reviendrai demain, à la même heure. Si ma dague n'est pas prête à cette heure-là, tu sais ce qui t'attend.
- Ce sera fait, Monsieur."

Flendar laissa à Arn un morceau de parchemin où étaient inscrites les caractéristiques que devait avoir la dague en question. Le forgeron la lut rapidement, et hocha la tête pour leur notifier qu'il avait compris. Puis, Flendar et Alphrus partirent silencieusement. Arn reprit son travail comme si rien ne s'était produit.

Kern était déçu. Ce soir encore, son père avait refusé de lui enseigner l'art de la forge. Un coup de malchance, avait-il argué. Mais il n'en avait pas dit plus. Peut-être le surlendemain. Il serait de toute façon trop occupé à satisfaire une nouvelle commande urgente. Kern attendrait. Il n'y avait plus que ça à faire. Mais si la commande était urgente, peut-être pourrait-il assister son père comme d'habitude ? Celui-ci accepta.

Le lendemain, dans Darkmoor, lorsqu'Alphrus et Flendar se dirigèrent vers la forge, on eût dit que le village était mort. La nouvelle de l'apparition de deux mages noirs et de la mésaventure du forgeron s'était propagée si vite que personne n'osait plus sortir une fois qu'ils avaient été aperçus. En guise de question, Alphrus haussa un sourcil en direction de Flendar ; celui-ci répondit par un hochement de tête. Alphrus sourit. Tout était prêt.

Quand ils arrivèrent à la boutique, le forgeron ordonna à son fils de rester dans l'arrière-boutique, et de s'occuper de la ranger ; le désordre inhabituel qui y régnait avait été généré par la précipitation avec laquelle la dague avait été forgée pendant la nuit. En même temps qu'il s'affairait à ramasser les chutes de métaux et à les remettre dans une caisse, Kern écouta la conversation :
"J'espère pour toi que tu as fait ce que j'ai demandé, dit une voix sifflante que Kern ne connaissait pas.
- Ce fut difficile, mais la voilà." dit Arn triomphalement.

Il y eut un instant de silence. Le visiteur regardait attentivement la dague sous toutes ses coutures. Elle était belle. Le manche en argent incrusté de bois d'ébène et de rubis semblait presque surpasser par son raffinement la beauté de la lame de stalt importée du Royaume des Nains.
"Parfaite. Magnifique !" murmura Alphrus.

Il fit un signe de tête à Flendar, qui déposa une bourse pleine sur le comptoir. Le forgeron la considéra gravement. C'était plus que ce qu'il aurait jamais espéré gagner grâce à une dague.
"C'est une dague exceptionnelle que je vois là, dit Alphrus. Pourquoi ne travaillerais-tu pas pour nous, forgeron ?
- Je n'ai pas l'intention de travailler pour le compte de mages noirs."

Kern se figea. Il comprenait mieux pourquoi son père avait refusé de lui apprendre à forger les métaux.
"Tu sais, ce n'est pas si différent de travailler pour des bandits, ou n'importe qui d'autre.
- J'ai mon honneur. Mon seul maître, c'est moi ! "

Alphrus rit franchement. Flendar restait impassible, le visage presque inexpressif ; il n'accorda d'ailleurs pas un regard à son maître :
"L'honneur ? Il n'y a rien de plus stupide que l'honneur ! Seul le pouvoir compte. Le pouvoir d'ordonner, et d'être obéi. Pas besoin d'honneur. L'obéissance suffit. "

Il donna une tape dans le dos de Flendar, qui ne broncha pas. Le forgeron les regarda avec un air de défi.
"Tu n'es pas d'accord, on dirait. Mais je devrais pouvoir te convaincre comme ça."

Il leva la main au ciel, et claqua des doigts. Quelques maisons plus loin, on entendit une femme hurler au désespoir. Kern tourna vivement la tête vers l'extérieur.
"Dana ! cria instantanément le forgeron.
- Vois-tu ? Le pouvoir. Que dis-tu de ton honneur, à présent ? Veux-tu bien l'échanger contre ta femme ?" dit Alphrus avec un sourire glacial.

Arn bouillit de colère. Kern, toujours dans l'arrière boutique, était paralysé par la terreur.
"Si j'acceptais, vous la tueriez de toute façon.
- Pas sûr, dit Alphrus. Je dois quand même m'obliger à respecter des promesses, et à faire des échanges équitables."

Dana était prise au piège dans sa propre maison. Un mage avait réussi à s'y introduire à son insu, et maintenant, il la retenait prisonnière et s'amusait à la torturer par des sortilèges sur son propre lit. Aucune échappatoire possible. Il se tenait dans l'encadrement de la porte, et la fenêtre de la chambre n'était qu'un œil-de-bœuf par lequel il était impossible de fuir.

Arn lui avait raconté la veille sa rencontre avec un autre mage noir. Elle avait évoqué la possibilité qu'il lui demande de travailler chez lui, mais il n'y avait pas cru. Mais c'était pourtant bien ce qui se passait, elle en était certaine. Et maintenant, elle était l'objet du marché. Mais elle savait que son mari tenait trop à sa liberté.

Arn défiait Alphrus du regard.
"Ta femme qui souffre le martyre ne te fait pas autant d'effet que je ne l'aurais cru, dit Alphrus avec un air dépité. Soit. Je vais devoir…"

Alphrus s'interrompit et ses yeux s'écarquillèrent. Face à lui, le forgeron venait de se planter une dague dans le ventre. Kern ne comprit pas la raison de ce silence soudain, et se rapprocha de la boutique. Par une jalousie qui donnait sur le comptoir, il contempla avec horreur la scène. Arn souriait comme un dément. Malgré sa mâchoire crispée par la douleur, on sentait une certaine joie sur son visage.
"Je ne me soumets… À personne…" dit-il dans un soupir.

Il fit s'agiter la dague dans son ventre pour abréger ses souffrances, et s'effondra. Alphrus cria comme un gamin capricieux, puis sauta par-dessus le comptoir avant de frapper à coups de pied le cadavre en l'insultant de tous les noms. Une fois défoulé, Alphrus rejoignit Flendar :
"Ils vont apprendre qui je suis !" gueula-t-il si fort que tout Darkmoor l'entendit.

Puis il demanda à son second de détruire la boutique du forgeron. Kern de son côté, comprit que la colère du nécromancien se tournerait directement vers sa mère, déjà prisonnière de ses sbires. Il serait le suivant, si jamais Alphrus apprenait son existence. Fuir ! Le crime du mage noir ne resterait pas impuni, Kern se le jura. Mais à présent, il devait fuir pour sa vie. Il rassembla en hâte sa dague et toute la réserve de pièces d'or, puis sortit de la forge par l'arrière en trombe. À ce même moment, la bâtisse s'embrasa. Kern n'eut pas le courage de se retourner pour regarder ce qui se passait.

Un cri de femme retentit. Sa mère ! Il s'arrêta un instant, et jeta un regard derrière lui. Il devait l'abandonner. Essayer de la secourir ou de lui venir en aide d'une façon quelconque ne les mènerait qu'à la mort. Ses parents ne l'auraient pas voulu. Il se serait volontiers sacrifié pour que sa mère reste en vie, mais là, il n'en avait pas les moyens. D'ailleurs, peut-être y avait-il un espoir pour qu'ils relâchent sa mère d'eux-mêmes ; mais Kern n'osa pas y croire, de peur de se faire de faux espoirs. Au mieux, il aurait une agréable surprise. Il reprit sa route vers les écuries en pleurant.

À compter de ce jour, Darkmoor changea radicalement de visage : les marais alentours devinrent brumeux, à tel point que seuls ceux qui connaissaient déjà le chemin pouvaient les traverser sans encombre ; et encore, c'était sans compter les hordes de squelettes et d'esprits maléfiques que les rituels de nécromancie réveillèrent dans tout le comté depuis le château. Ils envahirent les plaines marécageuses, si bien que les voyageurs devaient être escortés. La route vers Ironfist disparut ; seule subsista celle qui menait à Port Libre.

C'est à ce moment que la région fut surnommée Fange des Damnés.

Quelques jours après son départ, Kern arrivait à Ironfist. Pendant trois mois, il y perfectionna sa maîtrise de la dague et y apprit les bases de la magie auprès d'un professeur errant, tout en essayant de glaner des informations sur la nécromancie, et Alphrus en particulier.

D'un cocher qui venait de Darkmoor, il apprit également la nouvelle de la mort de sa mère ; cela ne lui fit pas grand-chose, puisqu'il s'y était déjà préparé. Ce qui le marqua cependant, c'était de savoir qu'elle avait été retenue pendant deux semaines dans leur maison et avait été torturée pendant tout ce temps. Lassé, Alphrus l'avait achevée. Apparemment, jamais elle n'avait parlé de son fils à ses agresseurs.

Bientôt, il apprit qu'Alphrus était mourant : une maladie incurable l'avait frappé, et il se rendrait bientôt auprès de son maître Su Lang Manchu pour étudier le rituel de la Nuit Éternelle d'Ethric. Le sang de Kern ne fit qu'un tour. Son retour à Darkmoor se ferait plus tôt que prévu, mais c'était tant pis.

Kern se présenta à Alphrus et Flendar comme un nouveau disciple désireux d'apprendre la magie noire et de servir Alphrus. Malgré sa faiblesse, et à la grande surprise de Flendar, Alphrus consentit à prendre ce nouvel élève et à le former personnellement à la magie jusqu'à sa mort, qui était cependant relativement proche. Kern eut un peu de mal à s'habituer au fait qu'il côtoyait désormais les assassins de ses parents, en tout cas ceux qui avaient provoqué leur mort ; ce détail, qu'il oubliait parfois totalement, revenait tourmenter son esprit de temps à autres, notamment quand Alphrus sortait la dague de son père de son fourreau. Ensemble, ils voyagèrent jusqu'à Edenbrook ; Kern rencontra brièvement Su Lang Manchu, avec lequel Alphrus s'entretint de longues heures durant.

Quatre mois après que Kern avait rencontré Alphrus, celui-ci se retira dans ses appartements de château Darkmoor et refusa d'en sortir. La formation de Kern incombait désormais à Flendar, qui ne voyait heureusement pas cela d'un mauvais œil. Kern progressait vite. Il ferait un très bon mage noir, pensait son maître. Il l'envoya même quérir maître Manchu quelques semaines avant qu'Alphrus ne décède ; il fallait régler quelques détails. Et Kern en avait quelques uns à régler aussi.

De retour à Edenbrook, il transmit le message de son maître, et fit également part de ses désirs de vengeance à Su Lang Manchu. Étant donné que les relations entre mages noirs étaient notoirement ambiguës, il savait qu'il pouvait se confier à lui sans risques. Il avait voulu tuer Alphrus avant qu'il ne meure, mais ç'avait été impossible ; il n'était pas de taille face à lui et à son lieutenant. Mais maintenant qu'il savait qu'Alphrus voulait obtenir une seconde vie comme Ethric l'avait fait, il pouvait encore attendre un peu :
"Mais que feras-tu, après cela. Y as-tu déjà songé ? demanda le maître de l'Ombre.
- Ma foi, pas vraiment. Mon esprit sera en paix, c'est tout ce qui compte.
- En paix ? Tu ne peux pas plus te tromper. Tu auras des meurtres sur les bras. Tu ne vaudras alors pas mieux qu'eux.
- J'ai suffisamment souffert. Leur mort me soulagera plus qu'autre chose, affirma Kern.
- Tu ne pourras les tuer avec les sorts qu'ils t'ont appris. Tes sorts ne seront qu'une copie des leurs.
- La dague de mon père le fera à la place de la magie."

Su Lang Manchu ricana dans un sifflement effrayant :
"Ton esprit est trop pur, jeune homme. Ta dague ne pourrait même pas les égratigner.
- Trop pur ? Qui êtes-vous pour juger de la pureté de mon esprit, maître de l'Ombre ?
- Ah ! Que la question est intéressante, mon jeune garçon ! dit le maître avec une certaine nostalgie. Ne t'est-il pas venu à l'idée que j'ai pu faire autre chose avant d'être celui que je suis ?"

Kern resta bouche bée. Su Lang Manchu était le symbole même de la magie de l'Ombre. Le détacher d'elle était purement et simplement impossible :
"Je m'en doutais, reprit le maître. Et j'ajoute que la question vaudra pour toi aussi. Se rappellera-t-on que tu étais le fils vengeur d'un forgeron avant d'être le mage noir qui n'a pas de pitié pour son maître ?
- A-t-il eu de la pitié, lui ?! cria Kern. Je vous...
- Certes, certes, l'interrompit Su Lang Manchu, le terme "pitié" n'était peut-être pas le plus approprié. Mais c'est surtout l'image qui compte. Laisse-moi donc un peu te parler de moi. Rares sont ceux qui à présent, ont connu Su Lang Manchu le Pur."

Il raconta son histoire avec nostalgie, comme si le fait d'être passé dans l'Ombre lui avait ôté une partie de lui-même. Il avait été le premier élève de Ki Lo Nee, le magicien qui avait découvert avec Terrax les magies élémentaires, puis avait travaillé sur une magie parallèle, le Chemin de la Lumière. Su Lang Manchu avait été un disciple très droit et très avide de connaissances : l'élève parfait. Mais, avec le temps, il comprit que la magie pouvait lui faire obtenir tout ce qu'il désirait ; pour cela, il abandonna la pureté de la Lumière.

Il quitta son maître et se consacra aux arcanes de l'Ombre, dont il subsistait quelques manuscrits dans des bibliothèques obscures. Il y mit toute son ardeur et son énergie ; en contrepartie, les pouvoir de l'Ombre dévorèrent son âme et son visage, lui demandant en permanence des sacrifices. Il fut le tout premier à maîtriser l'Emprisonnement Sombre.

Et alors qu'il était l'un des sorciers les plus puissants d'Enroth, il se lassa soudainement. Ce n'était pas dans sa nature de faire le mal. Quel plaisir éprouverait-il à servir le mal ? Pourquoi avoir le pouvoir si c'était pour l'imposer seulement par la force ? Avoir le pouvoir pour être toujours sur ses gardes, lutter contre ses propres lieutenants qui tenteraient de le doubler et les résistances légitimes ? Il se refusa à mener une telle vie. Il maîtrisait la magie de l'Ombre, certes, mais par son enseignement, il empêcherait les autres de succomber à la folie. Il était trop tard, désormais, pour empêcher que la magie de l'Ombre se développe.
"Et c'est pour cela que je me tiens devant toi, Kern. Pour tous, je ne suis qu'un mage noir comme les autres ; pire encore, car je leur apprends la magie du mal. J'essaie de montrer qu'on peut à la fois pratiquer l'Ombre et se détourner du mal. Mais qui m'écoute ?...
- Alors aidez-moi à arrêter la folie d'Alphrus. Ses caprices ont tué mes parents ! Et nombre d'autres, j'imagine. Voyez ma vengeance comme un moyen de parvenir à vos fins. Quand on ne peut plus altérer un mal, il faut le détruire à la racine. Et la racine, ici, c'est Alphrus. Je dois le tuer.
- Je ne peux sacrifier plus ton âme, jeune homme. Ton âme est pure, malgré la corruption qu'a créée ta formation auprès d'Alphrus. Je ne peux tolérer qu'on la souille pour quelque raison que ce soit, aussi important fût-elle...
- Alors vous renoncez ? Je n'ai que faire de mon âme ! Quand je suis venu ici pour la première fois, je pensais que vous étiez le mal incarné, ne laissant derrière lui que terreur et désolation ; je ne vois qu'un vieillard émoussé par le temps et les regrets. J'aurai essayé. Mais si vous êtes trop couard pour faire face à votre propre passé, je me débrouillerai autrement..."

Kern se tourna vers la sortie. Derrière lui, Su Lang Manchu se leva, déchaînant avec lui une aura meurtrière et terrifiante, qui fit s'assombrir l'atmosphère ambiante, qui était déjà sombre au possible de par la peinture noire qui recouvrait les murs dans la maison du maître. Kern ne put faire un pas de plus :
- Je t'interdis de m'insulter de la sorte !" gronda le maître d'une voix de stentor amplifiée par la magie.

Il se radoucit brusquement ; Kern se retourna vers lui :
"J'ai dit que je ne voulais pas sacrifier ton âme, pas que je ne voulais pas t'aider. Es-tu prêt à mourir pour faire ce que tu veux ?
- Certain, répondit Kern sans ciller.
- Bien, dit Su Lang Manchu. Comme Alphrus veut imiter Ethric, et devenir une liche, je crois avoir une idée. Enfin, je ne veux pas t'en dire plus, je dois d'abord aller chercher quelques informations…"

Le maître de l'Ombre cligna d'un œil décharné ; Kern comprit tout de suite qu'il voulait rendre visite à son ancien maître Ki Lo Nee. Su Lang Manchu écrivit sa réponse à la demande d'Alphrus, puis congédia Kern, non sans lui avoir promis que si son idée fonctionnait, il la lui confierait lors de sa prochaine venue à Darkmoor.

"Et c'est de là que vient le parchemin, écrit de la main des deux maîtres de la Lumière et de l'Ombre, conclut Kern devant des mages éberlués. Au lieu de se transformer en liche en utilisant son propre corps décharné, l'âme d'Alphrus était censée se réfugier dans mon corps, préalablement vidé de mon âme. Le sort de la Lumière a permis de faire retourner mon âme de force dans mon corps, pour empêcher que celle d'Alphrus s'échappe. Maître Manchu se doutait que des espions comme vous, notamment un mage de la Lumière, viendraient profiter de l'occasion de faire échouer le rituel, et feraient fonctionner le sort de la Lumière. Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas lui qui a fait filtrer l'information. Je ne pensais pas que je me serais fait capturer, mais le résultat est là. Et qui plus est, je peux profiter des pouvoirs d'Alphrus sans avoir égratigné mon âme. N'est-ce pas merveilleux ? "

Kern se leva, et se dirigea vers le corps de son ancien maître. Il le considéra d'un regard empli d'une pitié qui ne voulait pas se montrer, puis retira la dague qui y était plantée. La dague d'Alphrus, forgée par Arn. Bien que couverte de sang, elle était toujours aussi magnifique.
"Que vas-tu faire maintenant, Kern ? demanda Revee.
- Ce que je vais faire ? À vrai dire, je ne sais pas vraiment. D'abord, je vais aller voir maître Manchu, pour le remercier. Ensuite, j'aviserai. Peut-être vais-je chasser des mages noirs ? L'avenir nous le dira. Et vous ? Qu'allez-vous devenir ?"

Les mages semblèrent réfléchir de longs instants, avant que Harper ne se décide à répondre :
"Je crois que nous allons reprendre nos vies là où nous les avons laissées. Rendre nos comptes, puis retourner à nos fonctions, et profiter du bon temps !"

Tous se levèrent.
"Nous avons eu une longue nuit, dit Caao. Il est temps de quitter cette maudite grotte."

Dehors, le soleil de midi rayonnait, impérial. Les mages effacèrent les traces de leur passage. Ils firent leurs adieux à Kern, qui se mit en route pour Edenbrook, et le regardèrent disparaître à l'horizon. Puis, Harper et Wilma, d'un geste, les ramenèrent à Baie Argentée.

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