Nouveaux départs

Il fallut un certain temps aux mages pour se réhabituer à l'atmosphère ambiante. La lumière, les gens qui marchaient le long des rues et les observaient longuement, avec une pointe d'interrogation dans leurs regards : il était clair que couverts de poussière et de suie, la peau roussie par les flammes qu'ils avaient affrontées pendant la nuit, les six sorciers étaient peu présentables. Revee les conduisit chez elle, où ils purent se débarbouiller et nettoyer le gros des saletés qui tachaient leurs vêtements ; elle raccommoda les quelques trous témoins de la dureté du combat de la veille.

Lorsqu'ils eurent terminé, ils se dirigèrent vers le château Fleise. Ils avaient décidé qu'Harper parlerait ; après tout, il était le plus habile en ce qui concernait les manières nobles. Officiellement, leur mission serait réussie, Alphrus et ses comparses ayant été tués, bien qu'Agar et Corlagon n'aient pas pu être maîtrisés. Ils n'évoqueraient pas Kern, du moins pas le sort que Su Lang Manchu avait confectionné pour lui ; de toute manière, le jeune garçon ne voulant pas faire de vagues, il était inutile de mettre Lady Fleise au courant.

Ils passèrent devant les gardes du Château Devant la Mer, comme on l'appelait aussi. Un page les escorta jusqu'à la salle du trône, où ils eurent la surprise de découvrir Loretta Fleise entourée des cinq autres seigneurs d'Enroth. Leur étonnement ne les empêcha pas de s'incliner devant ces silhouettes altières.

Loretta Fleise, comme à son habitude, entama la discussion sans chichis :
"Wilma Cook ? Que nous vaut l'honneur de votre présence ? demanda-t-elle sèchement.
- J'ai assisté, à leur demande, les cinq mages ici présents." répondit l'intéressée avec un ton presque aussi sec.

Lady Fleise la toisa avec un regard dur. Lord Temper prit la parole :
"Eh bien ! Quel est votre rapport ?"

Les mages regardèrent Harper, qui commença le récit de leurs aventures depuis une semaine : la découverte du lieu sinistre, l'enlèvement d'un des disciples d'Alphrus, l'usurpation de son identité auprès de Flendar. Revee retraça la visite de l'Oracle - dont l'accès par les égouts serait par la suite fermé par Lady Fleise et Lord Newton eux-mêmes - les recherches à la bibliothèque de la ville. Puis Harper reprit la parole, évoquant le pacte tenu avec Flendar, puis la bataille pendant laquelle Flendar l'avait rompu. Revee termina, en relatant la fin de la bataille et la fuite de Cedric Druthers, dont elle tut cependant le nom. Ils ne parlèrent pas de la façon dont Harper laissa ses compagnons pour sauver Caao.
"Puis nous avons effacé ce qui restait des runes dans la grotte. Elle semble tout à fait normale, à présent. Et nous voilà désormais devant vous."

Les six seigneurs échangèrent quelques regards :
"Qu'en est-il d'Agar et Corlagon, demanda Albert Newton.
- Ils sont venus comme vous l'aviez pressenti, répondit Harper. Mais nous n'avons pas pu les maîtriser. Ils étaient trop puissants pour nous."

Furtivement, Terry jeta un regard noir à son demi-frère, dont celui-ci comprit aussitôt la signification. "Si tu ne nous avais pas abandonnés, nous n'en serions peut-être pas là." disait-il, mais l'heure n'était pas à ce règlement de comptes.

Les seigneurs ne virent rien, mais se regardèrent à nouveau et semblèrent se mettre silencieusement d'accord.
"Étant donné que la capture d'Agar et Corlagon était secondaire, nous considérons que vous avez vaillamment accompli votre mission, dit Anthony Stone avec respect. Vous avez toute notre gratitude."

Un page s'avança vers les jeunes mages et leur tendit à chacun une bourse pleine d'or, sauf à Wilma, ce à quoi Lady Fleise remédia sur le champ en lui ordonnant de revenir avec une bourse supplémentaire.
"Mais l'or ne représente que très peu au regard de vos exploits, dit Wilbur Humphrey. C'est pourquoi je vous remets solennellement, au nom du Roi Roland, le titre de Croisés Honoraires, en récompense de votre courage et votre dévotion."

Il s'approcha d'eux, et posant la main sur leur épaule, leur donna sa bénédiction. Les seigneurs Stromgard, Stone et Temper firent de même.
"Revee Botania, annonça Lady Fleise, vous avez montré votre loyauté à l'ordre druidique. Pour cela, je vous octroie le titre de noblesse qui appartenait à votre mère et à votre grand-mère, et le droit d'enseigner la maîtrise de la Terre. Désormais, Lady Revee Botania des Plaines du Nord, vous avez toute votre place à la cour du Château Devant la Mer. Recevez tout mon respect."

Lady Fleise se leva, et donna une chevalière à Revee. La bague était frappée des armoiries de Fleise : une couronne de feuilles de saule autour d'un bâton de druide sur lequel trônait une fleur d'hibiscus. La Baronne de la Mer se rassit, puis ce fut au tour d'Albert Newton de prendre la parole :
"Pour votre loyauté et votre force d'esprit, je vous donne le titre de Magiciens - honoraire pour Lady Botania. Sachez qu'à présent, le Château sur l'Ile vous sera toujours ouvert."

Le page donna à tous une broche frappée des armoiries de Newton, après quoi le Marquis de Mist poursuivit :
"Terry Ros, pour votre opiniâtreté, je vous ai recommandé auprès de Maître Ki Lo Nee. Il me semble que les combats que vous avez menés méritent bien que vous soyez récompensé."

Sur ces mots, il cligna de l'œil. Terry eut l'impression qu'il avait deviné quelque chose à propos du rituel, mais cela n'avait pas d'importance. Il ne se sentait plus de joie :
"Lady Jezebel, reprit Lord Newton, Ellendrion Mandelesson m'a annoncé qu'il partirait en Erethia retrouver sa famille d'Elfes dans les semaines à venir, et je doute qu'il décide de revenir un jour. Par conséquent, il manquera un professeur en magie du Feu, et je ne peux occuper ce poste moi-même ; cependant, je peux vous y former."

Jezebel, le visage s'éclairant instantanément, acquiesça aussitôt. Le Marquis semblait avoir fini de parler, mais il reprit :
"Au fait, Caao Salem, je dois vous mettre au courant d'une nouvelle qui devrait vous réjouir : Gilliam Herton, Grand Maître de l'Air, commence à se faire vieux, et il cherche un apprenti pour prendre sa succession. Je me suis empressé de vous recommander ; et je crois que je l'ai convaincu."

Un franc sourire s'afficha sur le visage de Caao. À présent, il obtenait ce qu'il désirait par-dessus tout : la reconnaissance des Lords.

Si Harper et Wilma n'avaient rien reçu de particulier de la part des Lords, c'était parce qu'ils avaient déjà tout ce dont un mage pouvait rêver : le titre de Grand Maître et de Gardienne de la Porte. Tous saluèrent les seigneurs d'Enroth, puis ils quittèrent le château, sauf Revee qui voulait s'entretenir personnellement avec Loretta Fleise.

"Milady, je dois vous parler d'un sujet très grave.
- D'un sujet très grave ? répondit Loretta Fleise. Il me semblait que tout était en ordre.
- Effectivement, Milady, dit Revee. Mais le mage qui participait à la résurrection d'Alphrus et qui a fui n'était autre que Cedric Druthers.
- Cedric Druthers ? Comment... Mais que fait-il ?
- Vous savez que nous avons noué des relations d'amitié (Loretta hocha la tête). Et bien, il ressassait sans cesse ce vieux conflit entre vos deux familles... Je crois qu'il veut utiliser l'Ordre des Étoiles pour se soulever contre vous, sous couvert de faire avancer la magie.
- Faire avancer la magie ?
- Il veut aller plus loin, faire des choses plus dangereuses, aller contre la nature. Ce rituel de nécromancie en est la preuve, malheureusement. Je crois que quelque folie l'a envahi.
- En êtes-vous sûre, Lady Botania ?
- Certaine. Il me l'a dit lui-même.
- Et il a fui...
- Je l'ai laissé partir, je l'avoue. Mais j'avais une dette envers lui. Vous vous rappelez, il m'a sauvé la vie il y a neuf mois. Je ne pouvais trahir cela. Et puis, c'est une sorte de seconde chance que je voulais lui donner. J'espère qu'il en fera bon usage..."

Comme elle parlait, des larmes coulèrent sur son visage.
"Soit, dit tranquillement Loretta, ce qui était inhabituel. Vous avez tenu une promesse, peu importe. Nous l'aurons d'une façon ou d'une autre. J'en parlerai au prochain Conseil de la Baie. Je doute qu'il soit un danger très rapidement. Nous nous occuperons de lui, Revee. En attendant, allez vous reposer, vous l'avez bien mérité. Occupez-vous de devenir Archidruide, et de faire honneur à votre position de Lady des Plaines du Nord."

Harper était à Eau Claire. Depuis une semaine qu'il avait fait son rapport avec ses amis auprès des six seigneurs d'Enroth, il se cherchait. Resterait-il à Eau Claire, ou irait-il à Mist auprès de Lord Newton ? Au fond de lui, même si le désir de demeurer avec la Guilde des Alchimistes, dont il était membre à part entière, persistait ardemment, le devoir de servir son protecteur lui paraissait aussi important ; son ascension fulgurante dans la noblesse et dans le domaine de la magie était due pour une grande partie au soutien de Lord Newton. Il lui était donc redevable.

Pourtant, Albert Newton ne lui avait jamais demandé de le rejoindre lorsqu'il avait dû succéder à Pius Dischett, qui lui, vivait à Mist, et dont la maison n'avait d'ailleurs pas été habitée depuis sa mort. Et il connaissait son investissement dans la Guilde des Alchimistes, dont il était membre de droit en tant que Premier Sorcier d'Enroth, même s'il n'avait pas assisté à un Conseil depuis longtemps. Sa mémoire avait dû défaillir sur ce point, sans doute.

La balance pencha vers Mist lorsqu'il se rappela que Caao lui avait annoncé qu'il s'établirait auprès de Lord Newton avec Jezebel. Maintenant que ses amis avaient obtenu la reconnaissance à laquelle ils aspiraient profondément, il ne pouvait les laisser. Il avait toujours été aux côtés de Caao. Il n'était pas question de le lâcher une fois que les choses se déroulaient comme il le voulait.

Sa décision prise, il se téléporta à Mist où il acheta la maison de Pius Dischett à la banque, qui en était la propriétaire. Il annonça son arrivée pour le mois suivant. Il voulait visiter Enroth d'un peu plus près avant de se retirer à Mist ; lors de son périple de la semaine passée, il s'était rendu compte qu'il n'avait fait jusqu'à présent que traverser Enroth de part en part sans vraiment lui accorder un regard. Dans le même temps, il irait voir son demi-frère, avec qui une discussion s'imposait. Terry la voulait, il la lui donnerait.

Il fit ses adieux à Glen Djalon, le maître de la Guilde des Alchimistes, en lui promettant de revenir aussi souvent que possible. Il prit un cheval à l'écurie d'Eau Claire, et commença son voyage vers le Sud, vers Edenbrook, sur la seule route qui permettait, à terme, d'aller vers l'Ouest.

Une heure seulement après son départ, alors qu'il venait de s'arrêter au Lac Chantant pour en admirer la beauté, il entendit des voix aiguës crier. Les voix se rapprochant, il comprit que c'étaient des enfants. Puis il les vit, et reconnut les quatre petits qu'il avait déjà croisés avec ses compagnons. Lorsque ceux-ci le virent, ils coururent vers lui :
"Regardez, un voyageur !" cria la petite Alexis.

Parvenus à sa hauteur, les enfants reprirent leur souffle, avant de le bombarder de questions : d'où venait-il, allait-il vers Eau Claire, connaissait-il le chemin, qu'ils s'empressèrent de lui montrer. Harper rit :
"Non, je ne vais pas vers Eau Claire, je pars vers l'Ouest, en passant par Edenbrook.
- Vers l'Ouest ? répéta Roderick.
- Oui, vers l'Ouest. Je dois rejoindre le seigneur Newton, à Mist.
- À Mist ? Mais c'est très très loin !"

Et les enfants récitèrent toutes les histoires qu'ils avaient entendues à propos de ces îles brumeuses, les légendes qui s'y rapportaient et faisaient d'elles des endroits très inhospitaliers. Soudain, Zoltan eut un déclic :
"Mais, cette canne, ce chapeau, on les a déjà vus, non ?"

Les enfants se remirent à parler tous en même temps des mages qu'ils avaient aperçus dans le village, se remémorant Revee qui avait soigné la cheville de Zoltan. Puis ils demandèrent à Harper de faire un tour de magie, et il fit se mouvoir l'eau du lac, lui faisant prendre des formes d'animaux, puis il fit un dragon miniature, qui fondit sur eux dans une cascade de gouttelettes d'eau. Tous crièrent joyeusement.

Lorsque Harper manifesta la volonté de se remettre en route, les enfants tentèrent par tous les moyens de le retenir, puis, voyant qu'il était déterminé, tinrent à l'accompagner quelques minutes avant de le laisser disparaître derrière les collines verdoyantes. Harper leur fit de grands signes de la main, les enfants répondirent en sautillant et en criant des recommandations qu'il n'entendit pas. Encore une fois, il quittait les enfants avec gaieté. Il espérait les revoir un jour – ce qui arriverait bien des années plus tard, mais il ne le savait pas encore.

Quatre jours plus tard, Harper arrivait à Edenbrook. Il laissa son cheval à l'écurie et partit vers la maison de son demi-frère. Il eut un sourire lorsqu'il passa devant la demeure du plus grand des mages noirs. Mais il ne s'arrêta pas. Terry lui avait sûrement déjà rendu visite. Mais il ne voulait plus penser à cela, du moins, pas avant que Terry ne vienne le sermonner à ce propos ; il était évident qu'il aborderait le sujet.

Il trouva Terry assis sur une pierre qui faisait office de banc devant chez lui ; il semblait l'attendre. Mais le plus inattendu était peut-être la présence de Wilma, qui se tenait à ses côtés. Le soleil ne semblait pas les éblouir. Terry observait Harper, qui approchait, d'un regard franc :
"Ça y est, tu t'en vas.
- Oui, répondit Harper. Et je suis venu te voir. Te faire un au revoir. Mais nous serons amenés à nous revoir, j'espère.
- Peut-être, dit Terry. Toi et moi savions que ce moment arriverait.
- Après tout, cette conversation, tu me l'avais promise.
- Certes. Mais je te laisse avec Wilma."

Terry se leva, et entra dans la maison. Harper et Wilma s'observèrent un instant, puis elle parla pour la première fois :
"Voilà, notre aventure est terminée, Harper. Je savais que tu passerais par ici.
- Par ici ? Mais, tu aurais pu venir me parler à Eau Claire.
- Ce que j'aurais fait si ton demi-frère n'avait pas requis mes services ici. Nous partons pour les Eaux des Anguilles ce soir.
- Bien. Est-ce tout ?"

En guise de réponse, Wilma s'approcha de lui et l'embrassa. Pris au dépourvu, il ne tenta pas de résister, puis se laissa prendre au jeu. Leur étreinte dura un long moment, avant qu'elle ne le lâche, les joues roses, et brise le silence amoureux qui venait de s'installer :
"Voilà, répéta-t-elle. J'ai bien senti, la dernière fois que nous avons pu nous parler seul à seul, que c'était fini entre nous. Mais, je ne veux pas que tu oublies ces bons moments, car moi, je ne les oublierai jamais. Ton amour pour la magie est plus fort que celui que tu me portes, je ne te blâme pas, je ne veux pas que tu penses que je suis en colère contre toi. Je voulais juste te dire que je te porterai toujours dans mon cœur, quoi que tu fasses, quoi qu'il arrive. Peut-être trouverons-nous l'amour, mais les sentiments que j'ai pour toi ne s'éteindront jamais.
- Je ne veux pas que tu vives dans le regret, Wilma, répondit-il en lui prenant les mains. Tout ça est de ma faute ; je ne veux pas que tes pensées soient toujours tournées vers moi alors que c'est moi qui ai tout gâché. Au contraire, c'est moi qui devrais souffrir.
- N'as-tu pas compris ? demanda-t-elle en dégageant ses mains. Je ne veux pas te détester, et encore moins te faire souffrir. Peu importe comment nous nous sommes séparés ; je ne veux garder que le souvenir heureux. Nous n'endurerons que la souffrance de ne pas être aux côtés l'un de l'autre, pas celle de nous être séparés il y a longtemps."

Harper mit un certain temps à saisir la nuance de ses propos. Mais il comprit que Wilma l'aimait d'un amour inébranlable. Il savait aussi qu'il ressentait beaucoup de choses pour elle, bien que ce ne fût pas aussi prononcé.

Wilma regarda brièvement par-derrière son épaule :
"Je dois y aller, à présent. Je te laisse avec ton demi-frère. À bientôt, Harper.
- Mist n'est pas loin pour une Gardienne de la Porte. J'espère que nous nous reverrons souvent."

Elle sourit, puis partit dans une rue adjacente. Harper la regarda disparaître avant d'entrer à son tour dans la maison de Terry. L'intérieur était bizarrement assez vide. Seules une table avec deux chaises, une commode et une étagère - vide, elle aussi - trônaient dans le salon :
"Eh bien, tu es sur le départ aussi, on dirait.
- Eh oui, mon frère. Tu n'es pas le seul à devoir choisir où vivre."

Harper resta bouche bée. Non pas à cause de la nouvelle du déménagement de Terry, mais parce qu'il l'avait appelé "frère". Jamais ils ne s'étaient appelés comme ça. Et encore moins Terry.
"Et... où vas-tu ?
- Tu sais, Harper, j'ai réfléchi à notre aventure. Kern m'a appris plus que ce que je ne pensais jamais apprendre d'un mage noir. Je veux dire par là qu'il m'a ouvert les yeux sur moi-même. Je ne pensais qu'à venger mon père ; lui aussi. Mais il était si fort, si brave, si sage ! Je... Jamais je ne me suis montré tel, jamais je n'avais fait preuve d'autant de grandeur d'âme. Te rends-tu compte, il était prêt à mourir ! Prêt à laisser son âme entre mes mains alors que je faisais que le haïr ! Il m'a fait confiance, te rends-tu compte ? répéta-t-il en haletant. Quand il a fallu jeter le sort qui remettait son âme en place, je me suis mis à sa place. J'étais prêt à mourir pour sa noble cause. Et me voilà maintenant. Et que fais-je ? Je me prélasse au soleil, je paresse... Alors j'ai décidé de prendre les choses en main. Je pars d'ici.
- Tu n'as toujours pas répondu à ma question, Terry, le coupa Harper.
- Laisse-moi finir. Maître Ki Lo Nee m'attend dans les périlleuses Eaux des Anguilles. Je vais le rencontrer, non sans avoir d'abord rencontré Maître Manchu.
- Maître Manchu ?
- Oui, je lui rendrai visite à la nuit tombée. Puis je partirai pour les îles. Et je m'établirai à Darkmoor.
- Darkmoor ? s'écria Harper, surpris.
- Oui, Darkmoor. Kern est sûrement déjà parti par là-bas. Je dois le retrouver, le remercier, l'aider.
- Oh... dit Harper, toujours plus étonné.
- Mais ne pense pas que j'ai oublié ce que tu as fait pour autant !" reprit Terry.

La conversation qu'Harper attendait commençait.
"Ne mêle pas Caao à ça, répliqua-t-il vivement.
- Je ne veux pas mêler Caao à ton histoire. Tu es le responsable. Si nous avons échoué, c'est à cause de toi !
- Échoué ? Échoué ? cria Harper. Alphrus est mort, nous avons réussi ! ajouta-t-il, tout en sachant pertinemment que ce n'était pas à ça que Terry faisait allusion.
- Corlagon et Agar se sont enfuis ! Tu nous as abandonnés !
- Abandonnés ! Caao allait crever comme un chien !
- Tu parles ! Il est plus résistant qu'un cafard !
- Je t'interdis d'insulter mon meilleur ami !
- Je n'ai pas d'ordres à recevoir de toi ! Je suis le plus vieux, après tout.
- Et qui est venu nous sauver au moment le plus critique ? Aurait-il pu le faire s'il n'avait pas été soigné ? Où en serions-nous aujourd'hui ? Tout dépendait de ce moment-là. Je n'aurais pas accepté qu'il meure en vain ! Et s'il avait fallu que je meure pour que sa vie fût sauvée, je l'aurais fait sans hésiter. Peu importe réellement que ce fût lui, Revee, Jezebel ou toi, j'aurais donné ma vie pour les sauver. Mais ce soir-là, c'était Caao qui a demandé à être sauvé. Qu'aurais-tu fais à ma place ? Quelqu'un qui compte à tes yeux mérite-t-il de mourir pour servir tes uniques ambitions ? J'ai peut-être fait trop de concessions pour servir les miennes, mais tout de même !"

Terry se calma soudain.
"Voilà, je crois que nous nous sommes défoulés, dit-il.
- Et tu n'as pas d'avis sur la question que je t'ai posée ? répondit Harper avec défiance.
- Tu as raison, Harper, avoua Terry. Je me suis laissé emporter par la frustration de ne pas avoir été jusqu'au bout.
- Merci bien !" soupira Harper triomphalement.

Ils se turent. D'abord, ils évitèrent de se regarder l'un l'autre, puis leurs yeux se croisèrent furtivement. Enfin, ils se contemplèrent plus longuement, un peu gênés, comme se dévisageaient pour la première fois. Harper rompit le silence :
"Alors, voyageras-tu avec moi ?
- Je te l'ai déjà dit, je dois rendre visite à Maître Manchu. Si tu veux partir aujourd'hui, je ne suis pas ton homme.
- Soit. Je pars maintenant. Je suis heureux en tout cas de t'avoir vu, mon frère.
- Le plaisir a été partagé, mon frère."

Ils firent rapidement leurs adieux, puis Harper quitta la maison. Il reprit son voyage, serein, et quelque part, heureux. Il s'était réconcilié avec son frère, bien qu'ils restassent encore séparés. Mais peut-être valait-il mieux ainsi ; ils n'auraient certainement pas supporté la proximité. Ils n'avaient d'ailleurs pas les mêmes ambitions ; ils ne se comprendraient jamais.

Harper revint à l'écurie, prit son cheval, et partit de plus belle vers l'Est, vers Blackshire. Il s'arrêterait à plusieurs reprises et dormirait à la belle étoile dans la Vallée Agréable. Un plaisir simple dont il n'avait pas profité depuis longtemps, et dont il n'aurait pas beaucoup le temps de profiter non plus après. Mais qu'importe. Il était heureux, tout simplement.

Terry l'avait regardé partir. Il souriait. Son demi-frère partait vers une nouvelle vie, et lui aussi s'en allait vers un avenir nouveau, à la recherche de Kern et des mages noirs ennemis.

Les voilà qui étaient partis vers de nouveaux horizons, et d'autres aventures.

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