Chapitre 5 : Les Dragoons

La lourde grille de fer rouillée par l'eau de pluie se levait lentement sous les efforts combinés de Jerec et Natalya. Pendant ce temps-là, Lyna et moi tentions de la coincer avec deux tridents trop abîmés pour être vendus. Après bien des efforts, notre groupe put entrer dans la grotte. L'intérieur était sombre et insalubre, de l'eau ruisselait du plafond, et au loin résonnaient les échos de discussions mouvementées, et des cliquetis d'armures et d'armes. Le couloir débouchait sur une salle où une quinzaine de soldats, ou plutôt de déserteurs étaient attablés. L'un deux, nous voyant, eut malgré l'impressionnant volume d'alcool qu'il venait de boire, le bon sens de hurler "DES INTRUS !". Tous les soldats se levèrent, attrapèrent leur hache et se disposèrent dans une formation probablement enseignée par l'armée, qui ne nous laissait que peu d'ouvertures. Leur chef, un vétéran dans une armure rutilante, nous cria "Vous avez de la chance, on est de bonne humeur parce qu'on vient de 'débarrasser' de riches voyageurs de leurs richesses. Alors exeptionnellement, on va vous laisser partir. Posez quand même votre or ici avant de...
- Ta gueule le gros, l'interrompit Natalya. On est là pour récupérer une harpe alors tu va gentiment nous la donner ou on risque d'avoir très envie de tous vous buter !"

Visiblement tout aussi impressionnés que nous par la grossièreté de Natalya, ils hésitèrent quelques secondes, jusqu'à ce que le chef déclare : "Ok poupée, puisque t'as tant confiance en toi, on va se faire un petit défi. Suivez-moi, bande de larves !" Il nous amena dans une grande salle, dont les murs étaient tapissés d'armes de toutes sortes et de toutes époques.
- Choisis celle que tu veux ! annonça le vétéran en saisissant une lourde hache et un solide bouclier d'acier, de toute façon je la reprendrai sur ton cadavre ! Si tu gagnes, la harpe est à toi ! Et vous repartirez sans combattre.
- AH NON C'EST PAS JUST... blom. Jerec s'écroula par terre. Lyna, la main fumante, annonça simplement : "c'est un sort d'air que j'ai créé : la baffe mégavolt. Je ne m'attendais pas à de tels résultats, dit-elle en regardant avec une légère inquiétude Jerec inconscient.
- T'inquiète, il en faut plus pour tuer celui-là, dit calmement Natalya. Bon c'est d'accord le gros, jte pique une hallebarde ça te gène pas ?"
Sans attendre la réponse, elle saisit une lourde hallebarde, sur laquelle était marqué qu'elle avait été forgée par Gharik en personne.

Le duel commença. Le vétéran était un vieux renard, qui avait appris que jauger son adversaire avant de se jeter dans la mêlée était capital pour remporter la victoire. Il se contenta donc de parer mollement les coups de Natalya, qui semblait ne pas se soucier des capacités de son adversaire, sûre de sa victoire. Le vétéran esquiva le coup suivant en se baissant, puis frappa la hallebarde de son bouclier, et chargea droit sur Natalya en entamant un large arc de cercle avec sa hache. Il n'eut pas le temps de terminer son geste, car le manche de la hallebarde lui heurta le casque avec force, le sonnant. Natalya tenta un coup de haut en bas, qu'il esquiva en plongeant sur le côté tout en frappant en direction de la jambe de Natalya. Celle-ci planta sa hallebarde dans le sol, coinçant par la même occasion la hache du vétéran entre la pointe de celle-ci et sa lame. Natalya écarta le bouclier d'un coup de pied, et, bloquant le bras du vétéran avec son pied, elle sortit calmement une dague de sa manche. "Euh attends c'est bon tu as gagn..." Natalya, sans pitié, avait occis son adversaire. Elle récupéra négligemment la harpe dans le coffre, et se dirigea vers nous, vers la sortie. Les autre brigands ne semblaient pas approuver la façon dont elle avait gagné, et se positionnèrent entre elle et nous, lui barrant tout chemin de retraite. Jerec, qui venait de se réveiller, se plaça silencieusement derrière le plus gros des brigands, et le décapita ainsi que deux autres d'un seul revers. Les déserteurs, courageux mais pas téméraires, décidèrent de nous laisser partir 'gentiment'.
"Dis Nat, depuis quand tu parles aussi mal ?
- Oh c'est juste pour les racailles dans leur genre, répondit-elle, insouciante. Si tu passes pour un gentil héros qui vient tuer les vilains brigands, ils te font tous face, alors que si tu leur fais croire que t'es un chef brigand ou un maraudeur, ils te proposent un duel, comme le gros tas l'a fait."

Un peu surpris par son comportement, nous rentrâmes au château, où le riche marchand nous récompensa grassement pour avoir retrouvé sa précieuse harpe.
Le lendemain, Jerec m'annonça qu'ils partaient pour la baie des bandits, passage nécessaire vers notre objectif : Port Libre. Après 5 jours de marche, le village apparut enfin au loin. Alors que je marchais tranquillement dans sa direction, un sauvage sortit en hurlant des fourrés, brandissant une lance primitive mais pointue à souhait. Je l'esquivai prestement et notre groupe se mit en formation serrée tandis que beaucoup d'autres cannibales accouraient. Enormément de cannibales. Une cinquantaine, dont certains lançaient des sorts de feu ou invoquaient de très énervants insectes. Nous nous étions équipés d'arcs par prudence, et cela nous servit bien. Après deux carquois chacun, les cannibales n'étaient plus qu'une dizaine : les shamans et les plus chanceux des sous-fifres. N'ayant plus de flèches, nous fûmes obligés de charger. Les shamans s'avérèrent bien plus résistants que prévu, mais leur équipement médiocre assurait notre victoire.
Après un combat long mais sans surprises, nous arrivâmes enfin au village. Là, un moine nous demanda d'aller au temple de l'ordre du poing, une confrérie de moines hérétiques, et d'y détruire un cristal. Le temple était composé de caves sombres, mais bien entretenues (ça change des donjons insalubres...). Nous croisâmes néanmoins quelques rats géants, mais nous étions à présent trop forts pour nous en inquiéter. Les moines novices ne nous donnèrent guère de mal, et nous arrivâmes sans peine jusqu'à la salle du cristal. Là, tout se compliqua. Les moines novices étaient accompagnés de leurs maîtres, dont la puissance magique semblait sans limites. Les maîtres moine étaient visiblement habitués à ce genre de visites, et, sachant qu'il nous serait difficile de les vaincre tous ensemble, ils restèrent groupés au centre de la salle.
"Bon, voilà le plan, annonça Jerec. Je fonce sur les chefs pour les occuper, et je me débrouille pour rester en vie le temps que vous tuiez les novices, ensuite vous venez les encercler et on les finit !
- Pas idiot, reconnut Lyna, mais il faudra que tu tiennes longtemps.
- Utilisons nos sorts de protection sur lui, suggéra Natalya.
- Ca marche, je sens que pour une fois je vais aimer la magie !"

Quelques sorts plus tard, un Jerec protégé contre le feu, le froid, la foudre et la magie, béni, héroïque, précis et avec une peau d'acier fonçait sur les maîtres moines, qui ne s'y attendaient visiblement pas. Leur magie les préservait néanmoins des puissants coups de Jerec. A sa suite, Natalya, Lyna et moi déboulâmes dans la salle, et la débarrassâmes consciencieusement des novices qui l'occupaient. Malgré ses protections, Jerec commençait à flancher. Il tint néanmoins bon jusqu'à notre arrivée, où il se replia pour se soigner. Les moines ne semblaient pas d'accord avec sa technique, car l'un d'entre eux frappa Lyna et profita de l'angle obtenu pour tirer une boule de feu dans le dos de Jerec, qui s'écrasa contre la paroi, puis contre le sol, inerte.
"COOOOOOOOONNAAAAAAAAARD ! hurla Natalya (décidément il fallait qu'elle arrête de fréquenter les tavernes des auberges...) en empalant le moine sur sa hallebarde. Elle nous laissa seuls contre les deux autres, pour aller tenter de réanimer Jerec.
Les deux autres moines, visiblement démoralisés par la mort de leur collègue, prirent leurs jambes à leur cou, mais la seule sortie était bouchée par Natalya. Ils se réfugièrent derrière l'autel, mais ce ne fut pas suffisant. Quelques secondes plus tard, leurs capuchons étaient traversés de part en part par une flèche. Rangeant nos arcs, Lyna et moi allâmes voir Natalya, qui terminait de réanimer Jerec. Celui-ci se leva, l'air un peu perdu.
"Euh Jerec ? ça va ? demanda Lyna, inquiète.
- Ghahhhahhhhhhhhhhhhhhhhhhhh, répondit simplement celui-ci, un long filet de bave coulant de sa bouche.
- Oh non ! Ils l'ont cassé ! s'écria Natalya (je me demande d'ailleurs si elle était sérieuse en disant cela...)
- T'inquiète pas, les moines du temples du village lui rendront la raison, affirmai-je, espérant que c'était effectivement possible.
- Bon en attendant faudrait peut-être détruire ce fameux cristal, suggéra Lyna.
- Je m'en occupe, dit Natalya en levant son énorme hallebarde."
Celle-ci retomba lourdement sur le fragile cristal, qui se brisa en minuscules éclats.

De retour au village, je confiai Jerec aux moines, qui m'assurèrent qu'il redeviendrait normal dans quelques heures. Le moine offrit un peu d'or pour la destruction du cristal magique, mais surtout accepta que Jerec soit soigné gratuitement. L'après-midi fut vide, jusqu'au réveil de Jerec :
- Beuh ? J'suis où ?
- Quelle remarque hautement intellectuelle, se moqua Lyna. - Tu es dans le temple, les moines s'occupent de toi, dis-je (erreur fatale...)
- QUOI ? TEMPLE ? MOINES ? J'VAIS M'LES FAIRE ! hurla-t-il en tentant de frapper le pauvre moine qui s'occupait de préparer une potion pour achever de le remettre sur pied. - Du calme, imbécile, les moines du poing on s'en est occupé pendant que tu ronflais, on t'a ramené au village parce que tu bavais partout et que tu avais des difficultés à tenir ton épée dans le bon sens.
Cette remarque jeta un froid dans la conversation, même Jerec ne trouvait rien à redire. La nuit à l'auberge des gobelins fut relativement tranquille (il fallut quand même expliquer à Jerec que ceux-là étaient 'gentils' pour éviter qu'il ne les massacre.).

Le lendemain, notre groupe prit la route de Port Libre, la plus grande ville d'Enroth. Jerec tint absolument à aller au château où régnait le seigneur Osric Temper, seigneur de l'ouest et premier chevalier du royaume, qui nous annonça qu'il nous nommerait cavaliers si nous avions l'aval d'un de nos aînés, et nous demanda d'aller éliminer un poste avancé des keegans.
- Ah, enfin quelqu'un qui nous en parle ! Les autres seigneurs semblent plus se soucier des créatures qui vivent dans leur contrée que de ces démons sortis de nulle part ! me souffla Lyna.
Alors que nous nous dirigions vers la ville, de l'autre côté du fleuve, un groupe d'hommes nous accosta :
- Excusez-moi messieurs, mais vous ne voudriez pas nous aider ? Notre chariot a perdu un essieu, et nous avons besoin de bras forts pour nous aider à remplacer la roue.
- T'es tombé sur les gars qu'il te fallait, répondit Jerec avec bonne humeur, on va s'en occuper.
Alors que nous peinions tous les quatre (et quelques-uns des hommes, les autres se préparant à placer la nouvelle roue), une voix derrière nous cria :
"Gardez la pose, les pigeons, laissez-vous gentiment débarrasser de votre or et il ne vous arrivera rien." Les hommes lâchèrent le chariot et nous ôtèrent nos bourses. Mon œil du sorcier me permettait de voir les environs sans bouger, et je compris leur manège : les mages déguisés en paysans emmenaient les cibles dans un endroit à l'écart, et les archères n'avaient plus qu'à les piéger. Une ruse magnifiquement simple et efficace. Les archères partirent en riant, accompagnées des mages, nous laissant seuls, et pauvres. Jerec bouillait de rage, son teint était de plus en plus rouge :
"On va quand même pas laisser passer &Cced;A ?
- T'inquiète pas, ces pillards croient nous avoir semés, mais mon œil du sorcier me permet de les pister. Ils sont à 300 pas au sud, derrière cette colline.
Le groupe courut de l'autre côté de la colline, et y trouva une lourde porte de fer clouté, ornée de deux énormes statues et d'ailes de dragons stylisées. Natalya crocheta facilement l'énorme serrure, et nous entrâmes dans le sombre repaire. La porte se referma derrière nous, nous coinçant dans le noir. Une grande voix retentit : "Alors les minables, on se jette dans la gueule du loup ?"

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