Chapitre 3

Le messager galopait vite sur son cheval blanc ; lorsqu'on lui avait dit, à son relais, qu'on lui payerait trois fois sa solde s'il apportait la lettre au château Jernin à temps, il n'avait pas hésité à redoubler de vitesse, surtout que le roi, Edwin II, n'était pas très patient. Une rumeur disait que son fils, Edwin III, avait eu des problèmes lors de son épreuve pour sa promotion de chevalier. Mais le messager préférait ne pas se prononcer sur le sujet devant le roi.

Le voilà arrivé devant la forteresse de Jernin : à l'extérieur de l'enceinte, les champs des vilains ; aux ordres du seigneur (ou de tout souverain gouvernant les terres), ils sont au plus bas de l'échelle sociale. Ils doivent payer les impôts au seigneur, et n'ont aucun droit. Le messager ne prend pas le temps de les regarder : en tant que tel, il se doit de mépriser les vilains. Il est maintenant devant la première enceinte : la braie. La braie est le mur extérieur, elle peut abriter derrière elle soit une lice, soit un fossé ; la forteresse de Jernin a opté pour le fossé. Le messager traverse donc le pont-levis. Il arrive ensuite devant le glacis : le mur intérieur de la forteresse. Plus épais, plus robuste et plus grand que la braie. Puis viens maintenant le châtelet, faisant la jonction entre l'extérieur et la basse-cour. Il entre dans celle-ci en passant le mur d'enceinte séparant le châtelet de cette cour. Le messager la traverse comme un éclair. Il se rend dans le château, séparé de la basse-cour par un nouveau mur d'enceinte. Face au messager, la chapelle royale, le donjon, et la salle du trône.
Le messager descendit de son cheval et se hâta vers la salle du trône :
"Je suis le messager du roi, j'ai un courrier à lui transmettre", dit l'homme au garde, avec une politesse irréprochable.
Le messager s'avança et s'agenouilla devant le roi :
"On m'a demandé, noble souverain, de vous transmettre se message.
- D'où vient-il ? demanda le roi intrigué.
- Je ne me serais pas permis de le vérifier.
- Donne-la moi donc ! Le roi sortit une bourse de pièces et la donna au messager. Voilà pour toi ! Adieu !"
En sortant, le messager se demanda tout de même quel type de message il avait apporté pour qu'on lui donne trois fois plus d'or qu'à l'habitude ! Mais c'était sans importance maintenant, il avait son argent ! Il ne se doutait toutefois pas qu'il venait d'apporter au roi Edwin II une lettre historique...

Le roi ne se doutait pas de son importance. En conséquence, il jugea inutile de l'ouvrir de suite !
"Garde ! Qu'on serve le souper : c'est un jour de fête aujourd'hui ! Si mon cher fils a réussi son épreuve (et j'en suis sûr !) il sera là à l'aube demain matin !"
Le soir même donc, les distractions et les repas ne manquèrent pas. Le roi en profita pour vanter les actions héroïques de son fils Edwin III au duc de Jurnin, pays voisin. Le roi allait raconter une ancienne bataille, leur dernière lui et son fils ; il commença, d'un ton lugubre et mystérieux...
"Un jour d'hiver, alors que même les ours polaires n'osaient pas sortir de leur grotte de peur de mourir de froid, notre armée avec mon fils à sa tête, était en marche vers les contrées glacées des pays du sud. Nous allions à la rencontre des terribles Hurisardes, dernier peuple encore vivant à nous tenir tête. Nous marchions depuis plusieurs mois ayant affronté pluie, grêle et neige, contre les éléments afin de convertir ce peuple impure. Mais nous ne nous doutions pas que la marche serait si longue et le pays si froid : nous n'y avions jamais mis les pieds auparavant ! Et puis, un soir glacial, elle était là : la forteresse Hurisarde était devant nous et nous venions de planter notre avant-poste. Nous avons attendu l'aube, et avec toute notre armée, certes fatiguée mais courageuse, nous avons assiégé la forteresse ; nous avons déployé les trébuchets et avons posté des gardes tout autour de la forteresse afin de ne pas leur permettre une sortie secrète. Nous savions que le siège allait durer plusieurs mois, mais nous pensions pouvoir tenir... Nous nous étions trompés... Une après-midi, après deux mois de siège, ils ont tenté une sortie frontale. Mais ils nous réservaient une surprise : les Hurisardes avaient entretenu pendant deux mois entiers, une horde d'ogres des marais. Du haut de leurs quatre mètres chacun, ils sont extrêmement imprévisible lorsqu'ils sont sauvages, mais nos ennemis les avaient dressés et les avaient fait se reproduire. Nous avons goûté amèrement à la puissance et à la détermination d'une centaine de ces bêtes. Sans organisation face à cette situation, nous avons perdu la moitié de nos hommes avant de comprendre réellement ce qui se passait. Puis nous avons résisté. Les ogres nous chassaient jusque dans notre fuite ; nous étions les assiégeurs, nous sommes vite devenus les assiégés. Après avoir perdu une nouvelle vague de soldats, nous nous réfugiâmes dans un fort abandonné, encerclés par les ogres des marais soutenus par des lanciers Hurisardes. Nous n'allions plus tenir longtemps, notre armée désespérait. Certains soldats couards ont fui le camp dans la nuit ; on n'a plus jamais eu de nouvelles d'eux... C'est alors qu'après plusieurs semaines d'attente et de peur, mon fils, Edwin III, a organisé une contre-attaque. Il monta une sortie visant à distraire les ogres pour combattre les lanciers afin de nous relancer dans la bataille. Alors, nous avons attaqué : nous avons fait croire notre fuite au sud du fort afin d'envoyer les ogres à ce point, et nous sommes sortis au nord ; nos valeureux guerriers ont combattu sans relâche les guerriers Hurisardes, nous les avons tous tués jusqu'au dernier, les prenant à deux dans des guet-apens et leur tranchant la gorge et en les cachant ensuite dans les fourrés. De cette manière, nous tuâmes tous les lanciers. Mais notre fuite a mal tourné : désorientés par la bataille, nous avons fui vers le sud, et les ogres, s'étant rendus compte de la supercherie nous attendaient... Nous avons évidemment refusé le combat et avons fui vers l'est. Nouvelle erreur : nous nous étions dirigés droit sur le château adverse, les ogres à nos trousses. Ceux-là, bien que dressés, étaient plus énervés que jamais, mais heureusement pour nous, ils confondirent leur château avec notre armée : les cent ogres des marais réduisirent en poussière tout ce qui leur tombait sous la main : tour, glacis, maison, forge, donjon, château... Ainsi que presque tous nos soldats...
Ils étaient épuisés par leur folie destructrice, et mon fils et moi les avons achevés sans trop de difficultés. Résultat de la bataille : il n'y avait plus un ennemi vivant, pas un ! Nous les avions vaincus, mais les seules personnes étant ressorties indemnes de ce combat, furent moi et mon fils. Voilà comment nous nous sommes mutuellement exterminés... Heureusement, nous n'aurons plus à faire des guerres aussi stupides : nous n'avons plus d'ennemis, tout le monde nous obéit ! Grâce au génie de mon fils !...
- Quelle histoire passionnante mon altesse... dit le duc.
- Merci, mais maintenant, ce que j'attends, c'est le retour triomphal de mon rejeton demain à l'aube !...

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