Chapitre 9

Le duc de Jurnin était dans le bureau du roi. Depuis sa chute dans la folie, c'était à peine si celui-ci s'asseyait sur son trône. Il comptait bien profiter de la situation pour prendre le pouvoir. Et même si ce n'était pas la solution, il le fallait bien : le royaume avait bien changé. Les routes commerciales, autrefois gardées par les soldats du roi, n'étaient plus que des passages lugubres, faisant la fortune et le plaisir de tous les brigands du royaume. Les vilains, qui étaient au bord de la révolte, avaient profité du désarroi total pour s'emparer du trésor royal, après quoi ils s'étaient entretués car tout le monde voulait une plus grande part. Les gardes du château avaient été submergés par le nombre de paysans et avaient succombé à la masse.
En conclusion, il n'y avait plus de paysans, plus de gardes, plus de routes commerciales, plus de trésor. Les rares soldats qui restaient encore dans le royaume n'avaient rien trouvé de mieux que de profiter de l'occasion pour piller les rares maisons bourgeoises encore sur pied (bref, plus d'habitants), après quoi, de la même bêtise que les paysans, ils s'étaient entretués, n'étant pas d'accord sur la part de butin qui avait été attribuée à chacun.

Les seules personnes à peupler encore le royaume étaient les brigands (qui ne tarderaient pas à faire de même que les soldats et les paysans avant eux), des groupes de réfugiés et de fuyards, le duc de Jurnin cloîtré dans son palais et quelques anciens généraux du roi.
Ces derniers acceptaient mal la domination du duc : ils ignoraient l'existence de la lettre mais savaient que quelque chose d'anormal s'était produit pour rendre le roi fou, et ils comptaient bien le découvrir...

"Bonjour, duc !
- Tiens, tiens ! Capitaine Irqus, Général Artus ! A quoi dois-je vos amicales présences ? ironisa presque le duc. Les deux généraux étaient tous les deux taillés pour la guerre : larges épaules, regards durs et froids, carrures imposantes. Le capitaine Irqus avait servi le roi Edwin II pendant vingt années de sa vie, au moins autant que le général Artus.
- Sire, vous avez des explications à nous donner... commença Irqus.
- Ah bon ? Croyez-vous que je vous cache des choses, capitaine ?
- Non... J'en suis sûr.
- Je ne vois pas de quoi vous parlez.
- Très bien, dans ce cas, mon bon général va tenter de vous rafraîchir la mémoire...
Celui-ci avait dégainé une immense épée crantée, et pointé le duc de celle-ci :
- &Cced;a ne vous revient toujours pas ?
- Ha ! Entre confrères nous devons tout nous dire ! capitula le petit homme.
- Je préfère ça...
Le duc avait sorti la lettre de son tiroir, et la tendit à Artus.
- Je n'ai pas voulu vous affoler, vous me connaissez, argumenta-t-il durant la lecture du général.
Le changement des deux hommes entre avant et après la lecture était frappante : Artus serrait son épée de telle sorte que les jointures de ses mains étaient d'un blanc éclatant. Sa mâchoire était crispée ainsi que les traits de son visage :
- Personne ne défie les hommes, siffla-t-il entre ses dents serrées. Capitaine Irqus, rassemblez toutes les personnes capables de se battre dans ce royaume : nous ne nous soumettrons pas, c'est hors de question ! Préparez les chevaux : nous partons le plus tôt possible pour le château abandonné. Duc, je vous démets de vos fonctions.
- C'est une mutinerie ?! s'exclama-t-il.
- Appelez ça comme vous voulez, mais à partir de maintenant, c'est moi qui commande...
Tandis que l'armée se préparait, la nuit se faisait de plus en plus sombre, comme si le jour n'allait jamais ressurgir...

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