Chapitre 12

"Alors, de quoi vouliez-vous me parler, Ornyxia ?"
La guerrière contempla quelques instants la lune, pratiquement pleine, voilée par quelques filins de nuages, dont la douce lueur éclaira légèrement son visage lorsqu'elle le tourna vers Landreck. Et malgré la douce obscurité, ses traits lui apparurent, comme d'habitude, atrocement familiers.
"Je pensais surtout avoir à répondre à vos questions, mais puisque vous le demandez... Et si, pour commencer, nous cessions ce petit jeu ? Je pensais cacher mon identité pour pouvoir enquêter tranquillement, mais... Avec toi, ça me paraît complètement idiot, à présent.
- Admettons, admettons. Je peux t'appeler par ton vrai nom, alors ?

Elle émit un rire cristallin, puis reprit son sérieux.

- Si tu pouvais t'abstenir, ça m'arrangerait. Autant éviter d'annoncer à tout Bonta que je suis de retour parmi eux.
- Pourtant, ça pourrait motiver la population... Tu étais plutôt connue, en ton temps. Et bien mieux réputée que Landreck le chasseur de primes.
- Je me révélerai si ça s'avère nécessaire, et surtout lorsque le moment sera venu. Et puis... (Elle tritura une mèche de ses cheveux bleu éclair) Je ne suis pas encore prête à redevenir moi-même.
- Cette couleur, c'était pour ne pas oublier le monde que tu avais quitté ?
- Je n'ai pas la mémoire si courte... Non, c'était... Une sorte de symbole. Quelque chose d'un peu stupide, mais qui me rattachait encore à tous ceux que j'aimais et que j'ai dû quitter.
- Sans explication, du jour au lendemain.
- Tu m'en veux, ou tu essayes juste de me demander de me justifier ?
- Peut-être que je t'estime responsable de ce qui arrive à Bonta en ce moment. Mais tu es revenue pour régler ça, ce qui montre que tu le sais et l'acceptes. Quant aux explications, si tu ne m'en as pas donné directement, c'est que tu ne comptais pas m'en donner, je me trompe ?
- Non. (Elle sourit). J'abandonnerai cette couleur lorsque je couperai le lien qui m'unit à cet homme. Et cela arrivera sans doute bientôt, au vu des révélations qui nous attendent.
- Tu as déjà des idées de ce qu'il va nous dire ?
- S'il confirme tout ce que j'ai lu, ce sera déjà amplement suffisant. Et il pourrait bien en rajouter... Landreck... Je suis partie depuis des années, je n'ai vu aucun de ceux qui m'avaient accompagnés autrefois. Tu sais ce qu'ils sont devenus ?
- Je sais que Yanneck a pris sa retraite et se la coule douce à Sufokia et que Shlim le Thral est mort il y a quelques années, mais je ne connais pas les détails et n'ai entendu parler d'aucun des autres...

Landreck ne s'était jamais senti de passion pour l'étude des rumeurs et ragots.

- Et toi, Landreck. Qu'as-tu fait, depuis tout ce temps ? Et... (Elle hésita) Qu'est devenue la jeune femme que l'on voyait toujours à tes côtés lorsque tu rentrais en Amakna ?

Landreck avait beau s'attendre à cette question, elle le laissa cependant muet quelques instants, la mine sombre.

- Elle est morte.
Ornyxia ne dit rien, le silence se prolongea quelques secondes.
- Je l'ai tuée.
Nouveau silence.
- Elle m'avait trahi et j'ai bien failli y passer. Elle... m'a forcé à la tuer. Elle aurait pu s'enfuir, demander grâce, n'importe quoi ! J'étais incapable de la tuer. Du moins l'ai-je cru jusqu'à ce qu'elle ne me plante sa dague dans le ventre. Là, j'imagine que l'instinct de survie a repris le dessus, et...
- C'est bon, Landreck. N'essaye pas de te rendre plus mauvais que tu ne l'es. Raconte-moi plutôt ce qui t'est arrivé d'autre pendant mon absence.
- Cette histoire s'est passée peu après ton départ. Après ça, je suis resté quelques mois dans les montagnes, le temps de récupérer. J'ai réussi à me traîner jusqu'à une cabane de trappeur, malgré le sang qui pissait de mon bide, et le brave type qui y vivait s'est débrouillé pour que je survive, m'a un peu appris le métier, et a repris la route. Moi, je suis resté là-bas le temps d'être complètement remis, puis je suis retourné dans le sud d'Amakna. J'ai un peu bourlingué, ramassé quelques primes médiocres, et quand j'ai repensé un peu à "l'avant Yallea", je me suis souvenu de ma promesse, et ai été mis devant la cruelle réalité qu'elle datait de plus d'un an, et que je n'avais rien fait.
- Et tu t'es senti bien idiot...
- Surtout quand je me suis rendu compte que tous les types à qui je demandais s'ils savaient où trouver un certain Manta, avec les cheveux bleu éclair, ils détournaient les yeux et passaient leur chemin. Et quand j'ai enfin découvert ce qu'il était devenu...
- Tu as foncé droit dans leur QG pour le raisonner, je sais.
- Voilà toute l'histoire. Rien de bien intéressant, rien de bien glorieux. Et toi, qu'es-tu devenue, depuis le temps ?
- Je ne peux pas tout te dire. Je suis partie pour les terres lointaines laissées sous la protection de Summens, où je suis connue sous mon nom d'emprunt. Les raisons qui m'ont poussée à partir doivent, je le regrette, rester secrètes.
- Bon. J'insiste pas... Dis, quand le jour J viendra, tu... es sûre que ton bras n'hésitera pas ?
- Je le crains, c'est pourquoi je pensais plutôt à toi pour ce combat.
- Moi ? Mais je...
- Je m'assurerai de la sécurité de Lys, ne t'inquiète pas.
- C'est plutôt pour moi que je m'inquiétais. Je battais Manta à l'académie, mais entre temps, il a vaincu Azeuko Tranchacier et pas mal d'autres... Et je ne connais pas grand chose des aptitudes qu'il a utilisées pour cela.
- Alors si tu sens que tu ne pourras pas gagner, fuis. Nous pourrons toujours le rattraper plus tard. Celui que j'aimais doit mourir, inutile qu'il emporte avec lui le seul ami qui me reste de mon ancienne vie.
- Tu es sûre que tu ne veux pas essayer de le ... raisonner ?
- Ça ne marchera pas, j'en ai à présent la conviction. Il a laissé son esprit en route il y a quelques mois, et il est trop engagé dans son processus de... "purification du mal" pour faire demi-tour en gardant sa dignité. Et tu sais que s'il y avait une chose sur laquelle il était têtu, c'était sa dignité.

Un léger sourire effleura les lèvres d'Ornyxia tandis qu'elle parlait.

- Je ne devrais pas parler du passé, ça me fera encore plus douter si j'ai à le combattre, continua-elle en secouant la tête.
- Mmmh... Mais je suppose que ça n'est pas tout.
- En effet. J'ai un mauvais pressentiment. Lié à ce qui m'a fait quitter ces terres, et y revenir. Si ce mauvais pressentiment devait se vérifier...
- N'en dis pas plus, je ne veux pas le savoir. Je sens que c'est pas le genre de truc que j'ai envie d'apprendre, et qu'il vaut mieux que j'ignore.
- Toujours cette vieille perspicacité... Fort bien. Rentrons, Lys doit s'impatienter et nous avons tous besoin de repos.
- Hé, Ornyxia
- Oui ?
- Tu m'as dit autrefois qu'il n'y avait pas de raccourci vers le pouvoir, et que seul un long travail permettait d'y accéder. Comment il s'y est pris pour devenir un surhomme du jour au lendemain ?
- Si je ne me trompe pas, cela fait partie des choses que tu préfères ignorer. Et je n'ai pas menti : un chemin plus court que le travail ne laisse pas le corps ou l'âme indemne. C'est justement là tout le problème."

Ornyxia poussa la pesante porte sur ces mots et s'attela comme promis à la vaisselle, repoussant gentiment la proposition de Landreck de l'aider.
"Lys doit t'attendre, et d'après la quantité de copeaux de bois que j'ai vu chez toi, tu dois de toute façon avoir encore du travail en cours, non ? Allez, file, tu m'en devras une, voilà tout."


Si seulement je ne te devais qu'un tour de vaisselle... Landreck ruminait sa discussion en montant d'un pas lourd les escaliers. Il se sentait de plus en plus morose. Cette histoire devenait une grande aventure grandiose, et ça ne lui plaisait pas. Cette impression d'être le personnage d'une épopée se préparant à vaincre le "grand méchant" en brandissant l'étendard de la justice... Comment Manta pouvait-il se satisfaire d'une telle sensation ?
Il frappa à la porte de Lys, mais n'obtint aucune réponse. Il insista un peu, puis retourna, presque soulagé, à sa chambre. Il n'avait pas envie de parler davantage ce soir. Il n'avait même pas envie de continuer ce qu'il avait commencé. Qu'est-ce que je suis en train de faire... Je me suis fait planter par celle que j'aimais, et la première chose que je fais une fois remis, c'est aller défier l'homme le plus puissant du pays, pour une vieille promesse à une amie qui n'a rien trouvé de mieux que de se barrer à l'autre bout du monde sous une fausse identité. Je dois être barge... Et même alors, qu'est ce que je ferais, après ? Je ne vais pas me battre toute ma vie... Et je me suis fait des ennemis dans tout le pays. Mais surtout, est-ce que je vais survivre à ce combat ? J'ai beau faire le fier, y arriverai-je, moi, à tuer celui qui fut mon seul véritable ami ? En moins d'un mois, j'ai failli mourir plus de cinq fois, et je suis toujours dépendant d'un antidote... Pourquoi est-ce que je fais tout ça ? Lys... Non, n'y pense même pas... Si je fuyais, que se passerait-il ? Lys mourrait, probablement... je finirais peut-être par me faire rattraper... mais peut-être pas...
Un rire nerveux le secoua. Fuir. Quelle idée ridicule, après s'être autant exposé. Et puis... ça serait dommage qu'elle meure, vraiment dommage... Lys...


Ornyxia se mit tranquillement au lit. Et si c'était vraiment Lui, que ferait elle ? Landreck serait-il en mesure de battre Manta s'Il était avec lui ? Et surtout, que devrait-elle faire une fois Justice éliminée ? Car pour elle, tout ceci n'était qu'un chapitre d'un interminable combat.


Lys ouvrit brusquement les yeux et se leva d'emblée. Son corps était parfaitement reposé à présent, et elle n'avait pas de temps à perdre. Elle jeta un oeil par la fenêtre. Le soleil apparaissait à peine à l'horizon, illuminant faiblement les lambeaux de nuages alentours. Il restait encore quelques heures avant que la ville ne commence à s'animer, et elle allait les mettre à profit pour terminer ses recherches. Il était essentiel qu'elles soient achevées avant l'affrontement. Je ne veux entraîner personne avec moi... Surtout pas lui.
Elle disposa vivement le matériel d'alchimie qu'elle s'était procuré par le biais d'Ornyxia, sortit celui qu'elle avait pu emporter sur elle de sa maison, et se mit au travail. Quelques heures...

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