Chapitre 3

Landreck regardait d'un oeil distrait un ivrogne se trémousser sur une table sous les rires et quolibets de ses amis non moins imprégnés, et l'oeil navré du personnel de la taverne. Il se concentra à nouveau sur son repas, engloutissant une nouvelle côte de boeuf en méditant sur ce qui allait l'attendre. Si ce Varn et sa bande étaient si redoutables que Lys l'avait prétendu, il lui faudrait ruser, et éviter de se faire repérer trop tôt. S'ils choisissaient eux-mêmes l'endroit où l'affrontement aurait lieu, il n'aurait sans doute pas sa chance.
Saisissant sa chope de bière, il constata qu'elle était vide.
Maudite taverne, maudits dés à coudre ! Pas moyen de se désaltérer correctement...

"Tavernier ! beugla une voix puissante derrière lui. Une nouvelle pinte pour monsieur, et une pour moi, je vous prie.
Un éclair de peur passa sur les yeux du tavernier lorsqu'il réalisa qui venait de l'apostropher.
- Tes manières ne sont pas exemplaires, mais tu sais reconnaître un homme qui a soif. Qui es-tu, l'ami ? jeta Landreck sans se retourner.
- Malheureusement, Landreck, je ne suis pas votre ami. Je me nomme Varn. Vous n'avez sans doute pas entendu parler de moi... dit l'autre, s'asseyant face à lui.
C'était un homme de grande taille, au menton carré, légèrement prognathe, aux sourcils proéminents. De courts cheveux noirs coiffés en brosse se dressaient sur sa tête. Malgré ce physique des plus primitifs, ses yeux reflétaient une intelligence malsaine. Cet effet, renforcé par les cernes noires se dessinant sous ses yeux, rendait son regard difficile à soutenir. Et, de toute évidence, il le savait.
- En effet, mentit Landreck. Qui êtes-vous ?
Dans le regard du nouveau venu étincela une lueur cruelle.
- Je suis celui que Justice a choisi pour vous faire payer votre crime.
- Ah... Landreck posa sa chope et mâchonna pensivement une cuisse de poulet. Et vous venez me saluer et m'offrir à boire... Si c'est là ma peine, je pécherais bien plus souvent ! Enfin, quoi qu'il en soit... Enchanté..." ironisa Landreck, tendant sa main vers le guerrier, un sourire mauvais aux lèvres.

Varn serra la main qui lui était offerte, avec une poigne qui aurait broyé celle d'un homme normal. Le sourire de Landreck se fit carnassier lorsqu'il usa de la puissance de ses épaules pour soulever son adversaire de terre et le faire tomber à ses pieds. Posant une botte sur sa gorge, il déclara calmement :
"Et maintenant, tu vas m'expliquer ce que tu fais ici.
Varn respirait avec difficulté.
- Manta nous a ordonné d'être à peu près délicats cette fois-ci, et de ne pas t'attaquer par surprise en pleine foule. Il a même émis le souhait que nous nous rencontrions de la sorte avant le combat.
- Et tu y es allé sans te poser de questions ?
- Quand on est général en chef de Justice, les souhaits émis par Manta sont des ordres de la plus haute importance, rétorqua l'autre avec un sourire. Je viens te prévenir. Nous n'attaquerons pas tant que tu seras dans cette taverne, mais si tu en sors, tu n'auras plus nulle part où aller, tu ne seras nulle part en sécurité.
Il saisit la botte, déplaça le pied jusqu'au parquet à côté de lui et se releva.
- Je vois bien que tu es fort, mais ne t'attend pas à survivre face à nous tous.
- Alors je n'ai qu'à rester dans cette taverne toute ma vie ! plaisanta Landreck.
- C'est encore la meilleure chose qu'il te reste à faire, pauvre demeuré, répliqua Varn, un rictus féroce sur le visage. Ne t'attend à aucune pitié de ma part.
- Je n'attends rien de toi si ce n'est un peu de sport, tas de muscle abruti. Tsss... Voilà pourquoi je déteste les Iops, toujours beaucoup trop sûrs d'eux.
Landreck dosait subtilement ironie et mépris pour rendre fou de rage son futur adversaire.
- Tu en ferais un bon, de Iop... Quoi qu'il en soit, reprit-il en remettant son casque, je ne doute pas que nous nous retrouverons. Et maintenant que tu me connais, tu pourras dire à Féca le nom de celui qui a eu ta peau, mage."
Varn avait craché le dernier mot avec un mépris évident, se dirigeant d'un pas assuré vers la sortie, chacun s'écartant sur son passage. Landreck repéra parmi la foule quelques hommes qui le suivaient sans sembler le craindre. Il mémorisa rapidement leurs visages. Sa survie dépendrait sans aucun doute de sa capacité à les repérer, à l'avenir. Il ne se sentait pas parfaitement bien, suite aux effets du poison, et décida de prendre au mot sa plaisanterie : il allait rester dans cette taverne quelques jours le temps de bien récupérer, puis se débrouillerait pour se débarrasser de Varn.

Il réserva une chambre auprès du tavernier (qui était, de fait, également aubergiste) puis retourna boire en regardant les badauds autour de lui, d'un oeil morne. Il l'avait pris par surprise, mais si l'autre s'était attendu à une action hostile, il aurait sans doute pu lui résister. Sa force était incroyable et il était plus rapide qu'il n'y paraissait. La gamine aussi s'était fait avoir par surprise... Peut-être aurait-il dû accepter, au fond...
Landreck haussa les épaules et s'adossa lourdement contre sa chaise, levant sa chope au dessus de sa tête pour la vider. Le passé était passé, et s'il voulait survivre et réussir à faire comprendre à Manta qu'il n'était qu'un imbécile orgueilleux, il allait devoir faire preuve d'imagination, de prudence et peut-être même - cette seule pensée le dérangeait - de patience.

Montant d'un pas alourdi par l'alcool jusqu'à sa chambre, il s'écroula dans son lit et dormit comme à son habitude d'un sommeil sans rêves. Il n'était pas du genre à se laisser hanter par les démons de son passé. Pas comme toi, mon vieil ami, songea-t-il en se réveillant... Ce pauvre Manta n'avait guère eu de chance.
Allongé sur son lit, les mains jointes sous la tête, il laissa son esprit s'aventurer dans le monde de sa mémoire. Peu à peu, sa conscience se troubla, jusqu'à ce qu'il soit totalement immergé dans ses souvenirs.


"Shojan Landreck.
- Présent, monsieur.
- Zullan Mendal.
- Présent.
- Bien ! reprit le professeur Tankhul de sa voix nasillarde. Qui peut me faire une démonstration de l'effet de la taille du faisceau de concentration sur la portée de l'attaque naturelle ? Le professeur Tankhul regarda quelques instants ses élèves, avant de sourire légèrement. Je suis sûr que Monsieur Shojan, après ses si lamentables résultats au dernier test de maîtrise du feu, meurt d'envie de venir nous montrer ce qu'il sait faire.
- Je... euh... Oui, monsieur, répondit un Landreck soudain bien moins optimiste.
(...)
- Vous êtes minable, monsieur Shojan, minable ! Même pas fichu de lancer une attaque naturelle ! Mais que fera-t-on de vous...
(...)
- Hé, regardez, c'est le sans-magie ! Rien n'émane de lui ! Même un Iop sait en faire plus ! Hé sans-magie ! Tu comptes passer comment les examens de fin d'année ? Tu devrais retourner dans ta campagne et faire paysan, ça t'irais mieux !
(...)
Non, NON ! Pas les souvenirs me concernant... Ceux le concernant, lui...
(...) - Je déclare Monsieur Manta vainqueur du grand tournoi du temple de la déesse Féca. Monsieur Landreck Shojan, en effet, est éliminé pour non-usage des magies sacrées de Féca, et donc disqualifié malgré sa victoire.
(...)
- Hé, Landreck !
- Qu'y a-t-il, monsieur le vainqueur ? demanda un Landreck amer.
- Je suis venu vous rendre ce qui vous appartient, monsieur le vainqueur, répondit Manta en lui tendant le trophée. Ils te détestent parce que tu te permets de gagner et d'être bon sans venir d'une grande famille. Et, bien sûr, le fait que tu sois imperméable à toute forme de magie ne fait que renforcer les différences.
- Et pourquoi n'es-tu pas comme eux ? Landreck s'était depuis toujours méfié de toute preuve d'amitié.
- Eh bien... Manta haussa les épaules. Je suppose que je dois être un peu moins stupide qu'eux. Et puis je n'aime pas trop ce genre de manières. Magie ou pas, tu as gagné.
Landreck saisit le trophée.
- Hmm... T'étais pas mauvais non plus. Mais tu laisses un gros angle mort dans ta garde, tu comptes trop sur ton armure pour le combler.
- Ce doit être le défaut de tous les Fécas, j'imagine ! plaisanta Manta.
- Vous vous reposez certes trop sur vos armures... C'est vrai qu'elles sont bien pratiques. Dommage que je sois un... Sans-magie.
Le ton était constant, mais la peine qu'il ressentait était clairement visible.
- Pas tant que ça. Lors de notre combat, j'ai porté un coup qui aurait dû te vaincre, et j'ai clairement senti une résistance dans l'air. Ça n'est qu'au programme de dernière année mais... Voudrais-tu travailler le bouclier Féca avec moi ? Je pense que tu es capable de le maîtriser, je l'ai senti !
Manta paraissait exulter à l'idée que son adversaire eût pu utiliser une technique aussi complexe.
- Et je suppose que je devrais te considérer comme mon ami ?
Landreck était partagé entre l'incrédulité et la méfiance.
- J'ai beau être bizarre, je suppose qu'il est mieux pour toi que nous nous entendions bien, ça te fera au moins un soutien ici... Et à moi aussi.
- Tu plaisantes ? Tu es toujours entouré d'une cour de débiles prêts à rire au moindre de tes mots d'esprit...
- J'ai dit ami, pas imbécile magnétisé par ma "noble naissance", répondit Manta en riant.

Ça... Des imbéciles, il y en avait, dans ce foutu temple. Mais Manta sut guider Landreck dans l'exploitation de ses maigres capacités magiques, et celui-ci, en retour, le forma à l'art du bâton, petit à petit. Puis Manta avait quitté le temple, sans explications, sans un regard en arrière. Quand l'avait-il revu ? Ah oui, cette lettre.

Cher Landreck,

Tout d'abord, désolé de n'avoir pas donné de nouvelles avant cette lettre. Depuis mon départ précipité de Bonta et du temple, j'ai dû vivre par mes propres moyens et ce ne fut pas de tout repos. Mais je ne t'écris pas pour parler du passé. C'est bien plus agréable de le faire attablés autour d'un bon repas, une bière à la main. Et c'est presque pour cela que je t'écris. J'ai rencontré l'amour à travers Amakna, et me marie à l'église d'Amakna dans une semaine. J'espère pouvoir compter sur ta présence.

Manta.

L'épouse en question se trouvait être Fopa, avec laquelle Landreck avait lors d'une de ses missions fait connaissance, et qu'il considérait presque comme une amie. Après le mariage, tous s'étaient retrouvés à la taverne et...


"Excusez moi, Monsieur Shojan ! Tout va bien ? Vous avez raté le petit déjeuner et le repas de midi est déjà servi...
Émergeant de ses songes, Landreck se maudit d'avoir raté aussi stupidement un repas, se leva et ouvrit vivement la porte.
- J'arrive tout de suite. Désolé pour le souci."
Descendant prendre son repas, Landreck se désintéressa du passé pour reprendre ses méditations sur le présent. Manta pouvait attendre, le plus urgent, c'était Varn.


Tout était calme dans la milice. Quelques gardes pariaient leur solde ici et là, d'autres patrouillaient, las, persuadés de ne plus servir à rien. Mandore quitta tranquillement le bâtiment. Il paraissait moins morne que d'habitude... Sans doute allait-il retrouver une amante... Ou alors il avait abusé de la prisonnière... Qui s'en souciait ?
Ayant passé le coin de la rue, l'image de Mandore se brouilla, jusqu'à reprendre les traits et formes d'une jeune femme, un sourire mauvais sur les lèvres.
"Tu vas le payer, Landreck."
Au fond des geôles, le cadavre de Mandore se vidait lentement de son sang...

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