Chapitre 14

Moldar but une petite gorgée de bière, son regard de fer passant d'un client de la taverne à l'autre. À côté de lui, Zenchar vida une énième chope puis entreprit de raconter pour la trentième fois sa blague favorite, celle de la fille de joie et du potager. Les autres membres de Justice attablés là, attendant de nouveaux ordres, riaient de bon coeur en se moquant du géant. Moldar porta à sa bouche une grosse tranche de jambon braisé sur une large rouelle de pain, mordit et mâcha lentement, maudissant ses vieilles dents qui menaçaient de se briser s'il mordait trop fort, et observa ses compagnons de table. Ils riaient, insouciants. Belle brochette de tueurs pour la majorité d'entre eux, ils ne se souciaient pas de savoir ce que devenait Landreck et la femme du traître Shaldar. Ce silence concernant leurs activités était pourtant de mauvais augure. Et le fait que certains fouineurs de la guilde aient "mystérieusement" disparu ne lui plaisait pas du tout. Espérons que Manta se soit préparé à toutes les éventualités... Il fut tiré de sa rêverie par la voix puissante de Kark.
"Si ce n'est pas ce vieux poivrot de Zenchar ! Je t'ai pas vu à l'entraînement ce matin, t'étais encore occupé à cuver ton alcool d'hier ?
- Si tu veux tout savoir j'étais passé voir ta mère, vieux chacal ! répondit Zenchar avec un grand sourire. Une bière ?"

Kark s'assit en face de Zenchar et ils entamèrent une discussion endiablée sur la couleur des dessous de la serveuse. Moldar, s'il les appréciait, ne comprendrait décidément jamais leurs centres d'intérêt... Un homme s'assit en face de Moldar, silencieux comme une ombre. De taille moyenne, svelte, ses gestes étaient souples et parfaitement calculés. Il était vêtu d'une tunique de lin longue, noire, sobre, d'un pantalon assorti et d'une grande cape noire. Deux gros poignards, noirs du manche à la pointe de la lame, pendaient à sa ceinture. La seule touche de couleur qu'il s'accordait était une petite boucle argentée pour attacher cette dernière. Il retira lentement l'arbalète noire qui lui pendait dans le dos et la posa sur la table, désarmée. Ses yeux croisèrent ceux de Moldar quelques secondes ; aucun ne sourcilla.
"Bonsoir, Moldar.
- Bonsoir, Derel."
La discussion s'en tint là. Personne dans Justice n'appréciait Derel, à part Moldar qui pouvait tolérer voire reconnaître la juste valeur de la présence d'une personne capable d'en dire autant par son silence que lui, même s'il ne lui accordait aucune confiance. Derel n'appréciait personne parmi les membres de Justice, sauf Moldar, le seul capable de respecter son mutisme habituel, et le seul capable de comprendre sa manière d'agir. Il avait rejoint Justice pour se simplifier la vie : il accomplissait quelques menus travaux pour Manta, et celui-ci passait sous silence certaines disparitions parmi la population féminine de Bonta. Cela lui évitait de passer son temps à se cacher comme il le faisait auparavant. Sa redoutable efficacité contre les cibles isolées et sa grande discrétion étaient légendaires, mais pas moins que son habitude d'abattre ses compagnons sur un coup de tête ou sa tendance au cannibalisme. Nombreux étaient ceux à connaître son histoire. Disciple de Sram, il avait capturé une prêtresse de Crâ au temple puis l'avait forcée par ses drogues à lui révéler les secrets de la Déesse, et avait réussi petit à petit à les maîtriser. Son talent à l'arbalète combiné à sa science des poisons et de la furtivité l'avaient rendu redouté à travers le monde entier et tous, hommes ou femmes, tremblaient à l'évocation de son nom.

Derel sourit. Il avait entendu nombre d'histoires pour expliquer ses actes. De sombres histoires de vengeance, parfois un passé tragique, d'autres fois la folie, de cause naturelle ou magique... Les hommes avaient besoin d'une cause à ses agissements. Mais il n'y en avait pas. Derel était un homme qui suivait ses envies du moment, quelles qu'elles soient, sans se soucier des conséquences. Il était né dans un petit patelin perdu dans la campagne, l'avait quitté sur un coup de tête pour découvrir le monde alors qu'il avait à peine dix ans, avait rejoint le temple Sram, sous le charme de la statue du dieu qui trônait devant la porte. Après un bref entretien avec le maître des lieux il avait été accepté et initié aux secrets du dieu Sram. Il s'était détourné de lui six ans plus tard, sans terminer ses études, pour aller vivre sa propre vie. Son initiation au temple lui avait appris tous les bienfaits de la violence, et il avait décidé de continuer à suivre cette voie, se faisant tueur à gages pour la pègre de Bonta. Il avait peu à peu gagné leur confiance et leur respect, devenant un exécuteur réputé. Puis sa réputation de traître instable était née lorsqu'au cours d'une mission on avait eu la mauvaise idée de lui adjoindre des compagnons. L'un d'eux était trop bruyant et trop bavard, ce qui agaçait Derel. L'idée de l'éliminer lui avait traversé l'esprit, et il avait conclu que ce n'était pas forcément idiot. Voyant leur compagnon mort, les deux autres s'étaient mis à piailler, ce qui n'avait pas arrangé l'humeur du tueur en noir. Il avait laissé les trois hommes gisant dans leur sang et était alors parti terminer sa mission.
Il fut naturellement mis à l'écart de toute opération suite à cet incident, et prit alors un malin plaisir à suivre discrètement ses remplaçants, les éliminer puis éliminer leur cible à leur place. Mais ce jeu ne l'amusa pas longtemps, et il quitta Bonta pour se rendre en Amakna. Il y découvrit le sexe grâce à une serveuse de taverne pas trop farouche, puis le viol, puis le goût de la chair humaine, à l'occasion. Derel n'accordait aucune importance à ses contemporains. Il ne se souvenait plus du premier homme qu'il avait tué, ni de tous les autres. Il ne se souvenait plus d'aucune des femmes qu'il avait massacrées. Il s'en moquait.
Tout le monde à Justice parlait de ce Landreck, mais il n'intéressait pas Derel. S'il venait jusqu'à lui, il trouverait la mort qu'il méritait, mais le tueur en noir n'avait pas envie de se fatiguer à le chercher.
Les discussions autour de lui continuaient, chacun feignant de ne pas le voir. Il était arrivé que toute discussion cesse lorsqu'il rejoignait une table, mais cette petite tradition n'avait pas duré, Derel ayant une fois massacré toute une tablée pour cette raison.


Manta entra tranquillement dans la taverne, saluant au passage ses hommes. Impulsif, parfois violent et prompt à la colère, il n'en restait pas moins un excellent meneur le reste du temps, apprécié de ses hommes. Il s'approcha d'un pas tranquille de la table où Moldar et les autres prenaient leur repas.
"Bonsoir Moldar, bien remis de ton entraînement ? J'ai entendu dire que Kark ne t'avait pas fait de cadeaux
- Comme d'habitude, chef, répondit Moldar, légèrement morose.
- Ne t'en fais pas, tu restes un excellent lieutenant respecté par ses hommes, et le doyen de guilde le plus redoutable que je connaisse. Et Kark vieillira aussi un jour. Alors Zenchar, toujours la forme ? Pas plus de vingt bières pour toi ce soir, tu es de service de nuit !
- Mais chef, c'est justement ce qui me tient éveillé ! répondit le colosse avec une voix faussement candide.
- Et c'est pour ça que Tynar t'a trouvé ronflant à ton poste de garde la dernière fois ? On va dire qu'il avait trop bu aussi et délirait, juste pour cette fois, mais essaye de tenir ton tour de garde cette fois !
- Hé, je bois jamais pendant le service ! protesta Tynar.
- Et c'est pourquoi tu as une bouteille de vin à moitié vide devant toi, pas vrai ? lança Manta avec un petit sourire, et toute l'assemblée d'éclater de rire.
- Hé chef, quand est-ce que vous viendrez vous entraîner un peu avec nous ?
- Pourquoi faire, Darlok, tu tiens vraiment à rentrer couvert de bleus ? Et je vous préviens, si je dirige l'échauffement je ne vous ferai pas de cadeaux !
- C'était plutôt pour vous voir faire un duel au bâton contre Kark... lança timidement Darlok.
- C'est vrai que ça fait sacrément longtemps qu'on vous a pas vu au gymnase, Manta, lâcha l'intéressé.
- Et tu crains que je n'aie rouillé ? Je passerai demain dans la matinée si vous y tenez tant, mais n'allez pas vous plaindre après ! Et si j'apprends qu'un seul d'entre vous s'endort pendant sa garde il devra me défier à l'entraînement, vous êtes prévenus !
- Oui chef ! répondit la tablée avec enthousiasme.
- Derel, tu peux venir me voir quelques minutes ? J'ai à te parler.
- Comme vous voulez...

Derel se leva et suivit Manta dans une alcôve isolée.

- Qu'est ce que la milice me reproche encore ?
- Rien du tout, comme d'habitude. Je suppose que tu as entendu parler de Landreck et des éventualités de soulèvement de la population contre notre autorité, qu'en penses-tu ?
- Ça ne m'intéresse pas vraiment...
- Je m'en doutais, mais j'ai tout de même une mission pour toi. Quoi qu'il arrive, ça se passera très probablement dans les prochains jours. Je t'ai loué les derniers étages d'une maison avoisinante, je veux que tu te postes sur les toits et qu'en cas d'agitation tu descendes les leaders, ça désorganisera le troupeau et nous laissera le temps de nous occuper de notre cible. Évidemment, si tu le vois qui se promène gentiment dans la rue, tu sais quoi faire.
- Donc vous me demandez de passer ma vie sur les toits de cette ville...
- Ça ne sera sans doute pas long, je doute que tu aies à surveiller les environs plus d'une semaine.
- Ça ne m'intéresse pas.
- Mais moi si, et nous savons tous deux que tu as tout à gagner à remplir cette mission."

La conversation s'en tint là. Derel tourna les talons en silence, résigné. Manta le suivit des yeux avec un petit sourire. Derel était un bon élément, mais si instable... Le maître de Justice salua ses hommes puis retourna dans ses quartiers d'un pas tranquille. L'affrontement final aurait bientôt lieu, mais Manta était plutôt confiant. Certes, il ne s'en tirerait sans doute pas sans pertes si les choses dégénéraient, mais même dans le pire des cas, lui survivrait. Et lui vivant, Justice serait reformée, tôt ou tard, à Bonta ou ailleurs. Telle était sa mission. Il referma l'épaisse porte de chêne, lissée par le temps, et s'avança tranquillement dans la pièce. La lumière du jour mourant éclairait faiblement l'intérieur. Manta avisa son vieux bâton au coin de la pièce, et se souvint de sa promesse de se mêler aux hommes lors de l'entraînement du lendemain. Il alla s'en saisir et grimaça en constatant que l'objet était couvert de poussière. Depuis combien de temps ne s'était-il pas entraîné ? Il le frotta vigoureusement pour en retirer le plus gros, renonçant à nettoyer les complexes arabesques sculptées dans le bois. Raffermissant sa prise sur l'arme, il la fit tournoyer, puis se fendit, enchaîna quelques feintes et bottes dans le vide puis se redressa, une moue d'insatisfaction sur le visage. "Non, pas comme ça..." Il continua quelques instants sa passe d'arme solitaire, ses mouvements se faisant plus naturels et plus fluides tandis qu'il sentait son instinct du combat revenir peu à peu en lui, se laissant guider. Ses yeux se fermèrent et il continua son ballet de mort jusqu'à la tombée de la nuit. Puis il reposa le bâton, serein, et s'assit sur son lit. Landreck pouvait bien monter le monde contre lui, quelle importance ? Il le déferait, comme il avait défait tous ceux qui s'étaient dressés contre lui auparavant. Il oublia ce trouble fête et rêva quelques instants au glorieux avenir qui l'attendait, puis se releva et retourna à la salle principale. Un bon meneur doit être proche de ses hommes, et il avait envie de compagnie ce soir. Il alla s'asseoir avec les jeunes recrues, partagea leur bière, mangea un morceau puis retourna à la table des vétérans, non sans avoir envoyé quelques bleus vérifier que les sentinelles ne s'étaient pas assoupies, histoire d'avoir des adversaires pour l'entraînement du lendemain. L'un d'eux revint, haletant, annoncer que Zenchar s'était encore endormi, et il sembla à Manta que les rires de ses hommes auraient pu être entendus depuis la lune...


La clarté lunaire éclairait faiblement les silhouettes de Landreck, Lys et Ornyxia, qui avançaient presque à l'aveuglette dans le dédale de ruelles de Bonta. Si les grandes avenues disposaient d'un système d'éclairage, ce n'était pas le cas des petites allées périphériques, aussi devaient-ils se contenter de cette maigre lumière, voire moins, lorsque les étages supérieurs des maisons cachaient totalement le ciel. En compensation, et c'était ce qui avait motivé leur choix, ils étaient ainsi bien moins repérables pour leur visite à Dreyeem Tarkis, alias Azeuko Volat.
Leur progression silencieuse les mena à une grande bâtisse d'aspect rustique, tranchant avec l'exubérance des maisons modernes alentours. Trois étages de pierres de taille, parfois agrémentés d'une petite fenêtre. Aucune décoration extérieure à part de petites gargouilles aux coins du toit. Ornyxia s'avança et fit signe à ses compagnons de l'imiter. Elle prit une longue inspiration, puis saisit le lourd heurtoir qui ornait la vieille porte rectangulaire et frappa trois coups qui lui semblèrent résonner atrocement dans la nuit, après ce trajet dans le plus grand silence. Ils attendirent sans bruit, quand enfin ils entendirent des pas, puis une série de cliquetis. La porte s'entrouvrit, laissant apparaître un jeune homme fin au visage doux, qui les considéra un instant d'un air méfiant.
"Vous désirez ?
- Sommes nous bien à la demeure de Dreyeem Tarkis ?
- En effet.
- Nous désirons nous entretenir avec lui. C'est extrêmement important.

Ornyxia avait été désignée comme porte parole du groupe et cette position n'était pas sans la gêner.

- À une heure pareille ? Mon maître est âgé et souffrant, il serait préférable que vous repassiez demain en journée.
- Je crains que ça ne soit pas possible, nous avons déjà pris d'énormes risques en venant ici. Recommencer en journée serait du suicide. Pour nous comme pour vous et votre maître, d'ailleurs.
- J'ignore qui vous êtes mais je n'ai pas le temps pour vos blagues. Repassez demain si vous avez réellement quelque chose à dire, et laissez les honnêtes gens dormir.", répondit l'autre en fermant la porte. Ornyxia l'en empêcha en glissant son pied dans l'ouverture puis sortit calmement un insigne de la milice d'une de ses poches. Le jeune homme observa un instant l'insigne, puis Ornyxia et son groupe, fixant Landreck d'un air désapprobateur, puis à nouveau l'insigne, puis capitula.
"Très bien, entrez. J'espère que vous ne me faites pas déranger mon maître pour rien.
- Rassurez-vous, si nous ne nous sommes pas trompés, nous avons de très bonnes raisons d'être ici."

Ils suivirent le jeune homme à l'intérieur, et Landreck nota qu'il portait une rapière à la ceinture. Le petit groupe pénétra alors dans une grande pièce aux murs recouverts de boiseries aux tons chauds, parfois recouverts par une lourde draperie rouge sombre. Associés aux épais tapis qui recouvraient le sol et à la douce chaleur de la demeure, ils créaient l'ambiance que Landreck aurait imaginé au vu de l'extérieur de la maison : sobre, mais confortable. Le jeune homme les conduisit vers une autre salle où se trouvaient suffisamment de fauteuils pour qu'une armée entière puisse s'y vautrer, organisés selon un savant désordre près de deux grandes cheminées.
"Mettez-vous à l'aise, je vais prévenir Monsieur Tarkis." déclara l'homme en quittant la pièce d'un pas raide.

Landreck s'affala dans un fauteuil de velours rouge près de la cheminée où rougeoyaient encore des braises avec un soupir de contentement. Lys et Ornyxia l'imitèrent avec plus de délicatesse, et tous attendirent patiemment. Après un court moment, le jeune homme revint, tenant la porte à Dreyeem. Landreck cacha comme il le put sa surprise. Le maître de maison était un homme voûté par le poids des ans, appuyant une béquille sous son seul bras valide pour compenser la perte d'une de ses jambes. Un bandeau recouvrait un de ses yeux, laissant apparent son visage ravagé par les brûlures, et il avançait comme il le pouvait, d'un pas bancal. Cette pitoyable créature pouvait-elle avoir été le légendaire Azeuko Tranchacier ? Ses blessures l'avaient-elle affaibli au point de le laisser impotent comme un vieillard alors qu'il était à peine plus âgé qu'Ornyxia ? Il s'assit lentement en face de ses invités, repliant ses larges vêtements autour de ses membres infirmes, comme pour les cacher. Landreck vit en lui un homme qui tentait de rester digne malgré sa débilité, tout en sachant pertinemment que quels que soient ses efforts, il n'y parviendrait jamais, et ressentit une certaine sympathie pour ce vieil homme. Lui les considéra un instant, s'attardant légèrement sur Ornyxia et Landreck. Son majordome s'était planté derrière lui, raide, le regard dur.
"Bien. De quoi vouliez-vous me parler à une heure si inhabituelle ?
- À vrai dire, nous voulions plutôt quelques informations qu'il semblerait que vous soyez le seul à détenir, commença Ornyxia.
- Pourquoi venir voir un vieil homme sénile alors que les archives contiennent tout ce que vous pourriez chercher ?
Une lueur d'amusement passa dans le regard de Dreyeem.
- Oh, vous savez, les archives... Parfois il s'avère qu'elles sont incomplètes, c'est dommage, pas vrai ? lança Landreck d'un ton détaché.

Le regard de Dreyeem se fit dur, et celui que lui lança Ornyxia l'aurait foudroyé sur place s'il y avait accordé quelque attention.

- Et quelles seraient ces informations ?
- Eh bien...
Ornyxia soupira, Landreck avait encore précipité les choses.
- Concernant le massacre du zaap de la porte des dragoeufs, il y a quelques années de cela. Nous avons de bonnes raisons de penser que vous êtes le seul survivant de cette histoire, monsieur Volat.
À l'évocation de ce nom, le jeune homme se tendit, la main sur la garde de son épée.
- Du calme, Drenan. Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Que vouliez-vous à ce... Volat ?
- Nous sommes dans votre camp, Azeuko, et c'est précisément pour cette raison que nous ne pouvions venir de jour. Nous respecterons votre secret, mais nous avons besoin de certains renseignements.
- Et pouvez-vous prouver appartenir aux rares membres de la milice ayant gardé foi en sa cause originelle, jeune fille ?

Ornyxia eut une moue gênée, puis sortit de sous sa tunique son large médaillon de Neeran.
- Ceci vous suffirait il ?
Azeuko la fixa longuement puis sourit largement.
- La petite Fopa, toujours la plus turbulente de sa classe. Vous m'aviez donné bien du mal lorsque j'étais votre aîné. Mais je vois que mes leçons ont fini par porter. Quelle idée aussi de venir avec les cheveux colorés et espérer être reconnue dix ans plus tard par un borgne à moitié sénile. J'imagine que vos compagnons sont dignes de confiance ?
- La jeune femme se nomme Lys et l'homme Landreck. Tous deux ont de bonnes raisons de mettre fin au règne de Justice sur cette ville. Tout comme moi.
- Landreck ? Le gamin qui avait battu les trois quart des élèves du temple iop à l'épée de bois avant de se faire renvoyer chez lui par le professeur Guinin à coup de pieds aux fesses ? (Azeuko éclata de rire, puis retrouva soudain son sérieux.) Bien, je comprends mieux. Si quiconque sait que vous êtes venus ici, je suis mort. Oh j'oubliais, je vous présente Drenan. Il me sert à la fois de majordome, garde du corps et infirmier à domicile. Il était mon disciple il y a bien longtemps et a mis de côté sa carrière de guerrier pour prendre soin du mourant que je suis, malgré toutes mes tentatives pour l'envoyer parcourir le monde.

Azeuko eut les épaules secouées d'un petit rire silencieux, puis toussa bruyamment avant de reprendre.

- Que vouliez-vous savoir ?
- Que s'est-il réellement passé ce jour là ? Nous n'avons que nos hypothèses pour nous faire une idée.
Azeuko se renfonça un peu dans son fauteuil, puis se caressa le menton de sa main valide.
- Tout raconter en détail depuis le début serait difficile, mais je vais essayer. L'histoire commence visiblement du côté de Manta. Je ne connais pas les détails, mais j'avais entendu parler de votre départ, Fopa. Après ça, on ne le voyait presque plus hors de chez lui, et quand c'était le cas, il errait sans trop savoir quoi faire. Il s'est mis à boire, mais ça ne lui réussissait pas vraiment. Et un jour, je l'ai vu complètement guéri en compagnie d'une jeune disciple de féca. Comment s'appelait-elle déjà...
- Urd ?
- C'est ça, Urd. Visiblement, il avait retrouvé une raison de vivre et tout se passait très bien. Je crois même qu'ils avaient annoncé leurs fiançailles. Enfin bref, c'est là que l'histoire commence à devenir moins belle. C'est vers cette époque qu'il a rencontré ma défunte épouse, Rahana. Je ne connais pas trop les détails mais ils advint rapidement qu'ils étaient beaucoup plus proches que deux amis auraient dû l'être. Je soupçonnais quelque chose du genre et j'eus une douloureuse confirmation lorsque je contactai Urd et qu'elle me fit part de ses propres soupçons. Nous les avons donc suivis discrètement, comme des gosses, au lieu de chercher à en parler. Ce fut probablement l'idée la plus stupide de ma vie. Lorsque j'ai vu ses lèvres se poser sur celles de ma femme, j'ai perdu le contrôle. Je suis sorti de ma cachette, et rien, alors, ne me paraissait plus digne d'intérêt que d'écraser cet impudent... pas même la jeune Urd qui s'est interposée entre lui et moi... C'était stupide et elle le savait aussi bien que moi. Je n'ai jamais, à ce jour, rencontré personne capable d'arrêter la colère de Iop en personne. J'ai quelques difficultés à me souvenir avec précision de la suite de l'histoire. Je me remettais du choc de mon attaque, et j'ai été littéralement massacré peu après. J'imagine que ça n'a pas affecté que mon physique - il jeta un regard désabusé sur son corps - mais d'après ce dont je me souviens, je suppose que devant le corps inanimé de sa promise, il a réalisé l'ampleur qu'avait pris ce qui n'était au départ qu'une aventure... et n'a pas tenu. Il a tué tout le monde. Tous les témoins, ma femme - une larme perla à son oeil valide - et m'a laissé pour mort. Ce moment là est flou pour moi, mais je me souviens qu'il avait utilisé une technique que je n'avais jamais vue avant : il a fait apparaître un bâton d'une grande puissance, très étrange...
- À quoi ressemblait ce bâton, monsieur Volat ? le pressa Ornyxia
- Il représentait un dragon, les ailes repliées contre le corps, tout en pierre noire, mais d'une incroyable solidité, et crachait des flammes... Je n'avais jamais vu une arme pareille, et toutes les études que j'ai menées depuis à l'aide de Drenan ne m'ont rien appris de plus... Vous connaissez cette technique, Fopa ?
- Non - elle hésita légèrement. Non, ça ne me dit rien, je ne l'ai jamais vu faire cela.
- Voila, c'est tout ce que je peux vous apprendre... Puis-je vous poser une question ?
- Je vous écoute.
- Que préparez-vous ?
- Nous préparons le retour de la liberté à Bonta. Je ne peux vous en dire plus, mais ce que vous m'avez appris ce soir m'a décidée. Nous devons démanteler Justice et éliminer son leader."

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