Chapitre 5

Landreck se réveilla de fort mauvaise humeur. Avaler au petit matin un flacon d'une potion au goût répugnant n'arrangea rien à la situation, mais il ne dit rien. Lys le tenait, et il allait devoir être patient pour s'en libérer.
Foutue bonne femme... C'est bien la première fois que je me fais avoir comme ça... Et la dernière, songea-t-il en se lavant brièvement. Il descendit ensuite manger. Lys, qui avait elle aussi pris une chambre pour la nuit, l'attendait déjà. Ils parlèrent peu, et Landreck mangea, comme à son habitude, beaucoup.
Landreck commençait presque à se dire que cette journée ne commençait pas si mal quand Lys lui ordonna de se relaver à fond, pour dissimuler autant que possible son odeur au limier de Varn. Si la théorie était sans faille, la pratique contrariait beaucoup Landreck. Il se soumit cependant, une fois de plus.
"Et s'ils nous découvrent ? demanda-t-il enfin à Lys lorsqu'elle vint le rejoindre dans la chambre pour les ultimes préparatifs.
- Eh bien... On improvisera, je suppose. (Lys paraissait gênée.) Je n'ai pas vraiment fait attention aux environs, en venant ici. Je n'ai aucun plan de secours...
- Je peux te demander quelque chose ? demanda soudain Landreck, songeur.
- Je ne peux te garantir de répondre mais... Vas-y.
- Pourquoi prends-tu tous ces risques pour moi ? Sachant que Varn m'avait repéré et qu'il faisait le siège de cet endroit, tu aurais fort bien pu t'en aller avant d'être repérée et continuer à vivre ta vie...
Lys fixa ses mains jointes sur la table, plongée dans ses pensées. Je... Je dois démanteler Justice, et les alliés dans ce genre de quêtes se font rares. Tu es le seul à avoir réussi à survivre aussi longtemps après s'être opposé à eux. La plupart des gens essayent juste de se tenir le plus loin possible d'eux. Ce sont des démons, cracha-t-elle soudain. Personne ne veut avoir à faire avec eux. Je n'en ai pas cru mes yeux lorsque je t'ai vu entrer dans la salle, ce jour là. Et je n'en reviens toujours pas que tu aies pu survivre en ayant parlé de la sorte à Manta. Il est fou, tu sais...
- Attends... Landreck la regarda soudain fixement. Tu étais là ? Mais comment ?!
- Le déguisement, tout simplement. (Un sourire empreint de malice se dessina sur son visage.) Mais j'y pense... Maintenant que tu dois m'obéir, pourquoi ne me dirais-tu pas pourquoi tu veux stopper Manta, et quels sont tes liens avec lui ?
- Je n'ai pas à répondre à cela. (Le ton était ferme.) Si ça t'amuse de me tuer maintenant, fais-le, mais...
- Je plaisantais, excuse-moi... (Lys rougit légèrement.) Je ne veux pas t'y obliger, mais j'aimerais savoir qui est celui qui va se battre à mes côtés... Ou fuir à mes côtés, comme ici.
Elle rit doucement.
Landreck resta songeur quelques instants, les yeux dans le vague, puis parla :
- Je ne vais pas tout te raconter. Ce serait très long, je risquerais de ne pas réussir à finir, ça ne t'intéresserait pas, et surtout je n'ai pas l'habitude de raconter ma vie à la première venue.
- Merci pour la "première venue".
De toute évidence, Lys était vexée.
- Désolé. Quoi qu'il en soit... Manta était mon ami, il y a bien longtemps. Il fut même, un temps, le seul que je possédais. Je veux l'arrêter pour cette raison, et aussi pour une promesse que j'ai faite à une amie à cette époque. Si tu veux bien, je n'en dirais pas plus.
- Je vois...
La voix de Lys reflétait une compassion sincère, mais cela ne plaisait guère à Landreck. Elle se tut soudain, puis reprit la parole d'une voix douce.
- J'imagine que je te dois aussi des explications. Je... (Elle inspira longuement, et une larme roula sur sa joue.) L'homme que j'aimais était un membre de Justice. Bien avant qu'elle ne devienne ce que l'on connaît. À l'époque, c'était une petite guilde de guerriers d'exception, sans grande influence, qui punissait le crime en Amakna, d'où qu'il provienne. La plupart du temps, ils capturaient vivants les criminels, et les exécutions, rares, ne concernaient que les criminels trop dangereux pour être capturés et refusant de se rendre. Oui... Mon mari était un de ces braves... Mais plus le temps passait, plus Manta devenait... Excentrique, avait-on dit au début, puis dérangé... Puis dément. Mon mari s'est opposé à ses décisions dès le début de sa démence, et son statut de bras droit le protégea un temps, mais... Le jour où il décida de remettre sa démission et de commencer à s'opposer à Manta, il fut - la voix de Lys n'était plus qu'un murmure, chaque mot à prononcer semblant être un nouveau supplice - assassiné. Ce fut déguisé en accident, bien sûr, mais j'ai la conviction que ça n'en était pas un. Et j'ai appris, en m'infiltrant chez eux, le nom de son meurtrier.
Lys releva lentement la tête, ses beaux yeux noyés de larmes reflétaient à présent une haine incontrôlée, qu'elle avait laissée grandir des années durant.
- L'actuel bras droit de Manta, Varn Shank. Voilà pourquoi je...
- C'est bon, gamine, tu me raconteras la fin un autre jour. Tu es en train de t'épuiser, et c'est pas le genre d'histoire qu'on raconte sans une grosse réserve d'alcool et beaucoup de temps devant soi. (Landreck lui tendit un petit morceau de tissu.) Essuie-moi donc ces larmes, et prépare-toi. L'heure prévue approche, et nous avons encore beaucoup à faire...
Landreck se détourna vite pour qu'elle ne remarque pas le léger trouble qui l'habitait.
- Vous êtes plus gentil que vous le laissez paraître, Landreck... Mais vous avez raison, il est temps. Cependant, maintenant que vous savez ça...
- Je sais. Si on rencontre Varn, je t'en laisserai un bout.
(Lys parut soudain vexée.) - Un bout seulement ? Tu me prends pour une potiche ?
- Ça m'embêterait surtout de te voir te faire tuer, lança Landreck en tentant de prendre un ton détaché. Ça ferait désordre", ajouta-t-il.


Kjall lança nonchalamment le dé d'un geste parfait. Le petit cube tourna de longues secondes sur un coin avant de s'arrêter sur la table en un petit claquement. "Gagné", dit-il à son adversaire, un gros homme rougeaud des plus quelconques. Celui-ci grommela, détacha sa bourse de sa ceinture et la lança au félin. Kjall se leva sans un mot et retourna à la sortie de la taverne, où il s'adossa à un mur, au soleil. Sa petite distraction quotidienne était terminée. Il attendit patiemment, scrutant toute personne entrant ou sortant de la taverne, sondant l'air à la recherche d'odeurs inhabituelles.


Jok but tranquillement sa bière. Avec les renseignements qu'il avait apportés à Varn la veille concernant les facultés de transformation de la fille, il serait facile de les retrouver. Qui sait, une fois le mage massacré, peut être pourrait-il s'amuser un peu avec elle... Souriant à cette pensée, il regarda tranquillement les gens massés dans la taverne. Il ne les avait pas vus, aujourd'hui. Cela voulait dire qu'ils étaient déjà transformés et prêts à partir ? Il vérifia qu'il avait bien son arme au côté, et attendit qu'on vienne le prévenir que les cibles avaient été repérées.


Landreck avança timidement entre les gens autour de lui. Il regarda Lys, à ses côtés. Transformée en paysanne, elle n'en avait pas moins un certain charme. Mais elle était si différente de la Lys à laquelle il était habitué... Même son comportement paraissait avoir changé. Elle ne se comportait plus en guerrière sûre d'elle mais en brave paysanne un peu naïve accompagnant son époux dans la capitale. Et l'époux, c'était lui. Son malaise de ne pas être lui-même mimait fort bien la timidité qu'aurait dû ressentir un paysan en plein Bonta, ce qui le rendait, malgré lui, des plus réalistes. Lys heurta un homme qui les croisait dans le maigre espace entre deux tables de la taverne bondée. Elle s'excusa poliment, cédant le passage à l'homme, un grand type qui avait visiblement abusé de la bière, vêtu comme les bûcherons du nord. L'homme fit un commentaire obscène, laissa une main s'égarer sur le derrière de Lys, qui gloussa, et continua son chemin d'un pas chaloupé.
"Pourquoi l'as-tu heurté ? Avec tes aptitudes il aurait été facile de l'éviter...
- Tais-toi, imbécile. Ils surveillent tout le monde. Nous sommes des paysans, nous sommes gourds, mal éduqués et si possible pas très malins. Maintenant plus un mot, et prends un air niais."
Landreck s'efforça de ne pas prêter attention aux hommes de main de Varn qu'il reconnaissait au fur et à mesure qu'il progressait vers la sortie. Lorsqu'il passa devant Kjall, il s'efforça de ne pas ressentir la moindre peur, la moindre gêne. Bientôt, la taverne fut hors de vue, et ils se perdirent dans les petits ruelles de Bonta.


"Alors, Kjall ?
- Personne digne d'intérêt. Landreck tarde... Si Jok s'est trompé, il le regrettera.
Aucune émotion ne filtrait du discours du vieil Écaflip, à part un ennui certain.
- Et les deux paysans qui sont passés tout à l'heure ? Je ne me souviens pas les avoir vus entrer, et ils m'avaient l'air de craindre quelque chose... Varn se gratta pensivement le menton.
- N'importe quelle cul terreux serait impressionné dans une ville aussi grande, et mal à l'aise avec tant de gens autour de lui. Et j'en ai vu entrer toute une troupe, hier. Peut-être des retardataires... Tu veux que je les suive ?
L'homme-chat envisageait toutes les possibilités à mesure qu'il parlait.
- Hmm... Je ne sais pas trop... C'est toi, le limier. Moi - Varn fit craquer ses poings géants - je suis ici pour faire le ménage.
- Tu penseras à m'en laisser, j'ai besoin d'hydrater ma griffe. (Un léger sourire se dessina sur le visage de l'Écaflip, révélant de courts crocs.) Et puis... Ah ? Je le sens !
- Où ! Où ça ?
- Là, les deux hommes qui sortent... Le grand au gilet en cuir et le plus petit avec une hache dans le dos. Kjall désignait deux hommes d'une griffe.
- La fille s'est déguisée en homme pour brouiller les pistes... Varn découvrit ses dents en un sourire cruel. On les suit discrètement. Gil ! Un homme sortit de l'ombre pour se joindre à eux. Va chercher Jok et les autres, vite ! On les suit !


Jokal était heureux. La journée avait été bonne, la paye abondante, la bière fraîche et goûtue, et en plus il avait pu toucher une jolie fille, ce qui ne se refusait jamais. Un sourire aux lèvres, il marchait en compagnie de son vieil ami Hulo, pour retourner dans la forêt de Litneg où l'attendaient son gîte et son travail. Une flèche frôla alors son visage pour se planter dans le bois d'une poutre de maison derrière lui. Trois archers sortirent de leurs cachette, sur les toits, leurs arcs bandés prêts à tirer. Devant, une dizaine d'hommes surgirent de nulle part, leur barrant le passage. Jokal voulut faire demi-tour, mais une main se posa sur son épaule. Un grand homme le maintenait d'une poigne de fer. Dans son autre main, il tenait une massive hallebarde, longue comme deux hommes. Un Écaflip noir l'accompagnait, silencieux comme une ombre.
"Eh bien, messieurs-dames, on nous fausse compagnie ? Bon... C'est la fille qui maintient l'illusion, n'est-ce pas ? Dites-moi, lequel d'entre vous je dois assommer pour voir vos vrais visages déformés par la terreur ?
Varn exultait. Ces naïfs avaient vraiment cru pouvoir le tromper ?
- Fille ? Faudrait arrêter la bière, les gars ! Halo avait toujours eu le sang chaud.
- Ahhh tu veux jouer au débile... Bon, lequel de vous deux est Landreck ? Je n'ai pas le temps de jouer aux devinettes et...
- Maître...
- Qu'y a-t-il, Kjall ?
- L'odeur de Landreck, sur ce type...
L'Écaflip semblait incrédule.
- Eh bien quoi ! Varn était agacé. Pourquoi Landreck ne se battait-il pas ?
- Elle a disparu ! Nous avons été joués ! La salope ! Elle ne s'est pas contenté de tromper nos yeux, elle a aussi trompé mon odorat en donnant à ce type l'odeur de Landreck !
Kjall, d'habitude de glace, était à présent furieux qu'on ait pu tromper son précieux odorat.
- Alors ces types sont...
- De vulgaires clients de la taverne ! C'étaient les deux paysans ! Ils se sont foutus de nous !
- Dites... Si vous avez fini de jouer, vous pourriez peut-être nous laisser partir... commença Jokal, soudain plus sûr de lui.
- La feeeerme !
La hallebarde décrivit un large arc de cercle, et les têtes des deux bûcherons roulèrent sur le sol. Leurs corps s'écroulèrent peu après, répandant leur sang sur les pavés blancs de Bonta.
- Enfoiré de Landreck... Retrouvez-le ! Parcourez tout Amakna s'il le faut, mais retrouvez-le ! Rhaaaaahhh !"


Lys referma doucement la porte de sa maison, et réactiva les protections magiques. Ses pouvoirs combinés à ceux de son défunt mari avaient transformé cette modeste maison en havre de paix antimagique. Aucun sort de détection ne pouvait les atteindre ici, et même l'odorat de Kjall devrait s'avérer impuissant. Landreck s'était affalé sur une chaise. Visiblement, l'infiltration n'était pas faite pour lui. Il ne restait plus à Lys qu'à créer des conditions favorables, et elle pourrait enfin l'envoyer la où il serait vraiment à l'aise : au coeur du combat.

Retour haut