Chapitre 10

Landreck ouvrit les yeux. Le paysage enneigé lui parut d'abord étrange, puis il reconnut où il se trouvait. Les montagnes de Shnek, bien sûr... Il traquait la bande de Sabnik depuis des semaines maintenant. Pour la huitième fois au moins : ils lui avaient toujours échappé. Se tournant, il vit à ses côtés Yallea, et resta quelques instants à la contempler. Depuis quelques mois, ils traquaient ensemble les têtes mises à prix.
Ordinairement, chacun partait de son côté, et ils se retrouvaient ensuite en Amakna pour fêter leurs retrouvailles... Pas vraiment époux, pas seulement amants... Elle avait su vaincre sa méfiance et le convaincre, avec ses... arguments, d'accepter de la laisser le suivre dans ces montagnes, lorsqu'il lui avait avoué, un soir, son intention de partir le lendemain. Pourtant, elle ne l'avait jusqu'alors jamais accompagné lorsqu'il avait planifié ses grandes expéditions... Alors pourquoi venir, maintenant qu'il partait à l'improviste sur un renseignement douteux glané la veille ? Landreck ne comprenait rien à sa manière d'agir, mais elle s'était montrée très persuasive. Connaissant ses capacités, il avait accepté. Sabnik et les siens étaient redoutés à juste titre dans toute la région, et Yallea ne serait pas de trop pour l'aider. Même un solitaire comme Landreck savait reconnaître quand il avait besoin de soutien, et sa présence lui faisait du bien. Depuis le départ nocturne de Fopa, sa conscience le travaillait sans cesse, et l'impression d'abandonner Manta pour continuer son travail n'arrangeait rien à la donne.
Il posa doucement une main sur son corps pour la réveiller. L'aube était venue, il était temps de se remettre en route. Elle se retourna, et déposa un baiser léger comme la neige qui les entourait sur ses lèvres. Ils se levèrent ensemble, rangeant sommairement leurs couvertures de survie, mangèrent en silence de la viande séchée et du pain aussi dur que la glace qui envahissait tout dans ces maudites montagnes, puis se remirent en route. D'après les indications glanées ici et là, ils ne devaient plus être loin...

Sa conscience émergea alors. Si seulement il avait fait plus attention.
Des flashes lui revinrent. L'air méprisant de Yallea, la haine dans son regard, son visage taché de sang...
Landreck ouvrit les yeux. L'aube pointait à l'horizon. Mais il n'y avait plus de neige. Ni d'arbres. Il se trouvait... quelque part dans les grandes plaines.
"Réveillé, Landreck ?
La voix lui parut si familière qu'il ne put s'empêcher de se tourner brusquement vers la guerrière, ce qui lui arracha une grimace de douleur.
- Que... Qui ? bredouilla-t-il.
Non, elle était morte, il y avait bien longtemps...
- Je me nomme Ornyxia, répondit la guerrière d'une voix douce. Je suis revenue il y a peu des terres de l'est et j'aimerais avoir quelques informations que je suppose être en votre possession sur un certain Manta.
- Mais... Comment nous avez-vous trouvés, qui êtes-vous pour savoir cela et...
- Écoutez, Landreck. Vous êtes épuisé. Le combat d'hier aurait dû vous coûter la vie. Au lieu de cela, vous vous levez quelques heures après pour me poser des questions idiotes. Restez calme, profitez de la journée pour vous remettre. Nous reparlerons ce soir. Quant à la question que vous n'avez pas posée mais qui aurait dû vous obséder dès le début : c'est moi qui vous ai transportés, vous et Lys, durant votre inconscience, loin de cette forêt, afin d'éviter de troubler encore davantage les esprits qui l'habitent. J'espère que plus personne ne passera par ici avant longtemps... Les pauvres se feraient écharper...
- Je suppose que je dois vous remercier pour votre intervention...
Landreck se réveillait, peu à peu, retrouvant ses manières bourrues.
- Ça n'est pas à moi de le décider. Je n'ai servi que mes intérêts, au fond.
Ornyxia parlait de manière détachée, mais ses yeux montraient clairement le contraire.
- Excusez-moi, je voulais dire... Merci.
Landreck était de plus en plus troublé. Il observait cette guerrière dont tout, visage, expressions, gestes, voix... lui rappelait... Comment cela pouvait-il être possible ?
- Aucun problème, Landreck. C'est votre manière d'être, tout simplement. (Ornyxia lui adressa un sourire charmant, puis reprit sa contemplation du lever de soleil.) Je voulais savoir... Qui est cette jeune femme ?
- Avant cela, je voudrais savoir une chose. Je ne veux pas mettre en doute votre parole, mais... Votre couleur de cheveux est, je l'ai appris, l'attribut caractéristique de la lignée des Manta. Quels liens vous unissent à lui ?
Landreck se maudit. Pourquoi hésitait-il de la sorte ? Pourquoi ne pas demander simplement... Il résolut d'attendre, de mettre ses idées au clair.
Elle lâcha un léger rire.
- Vous ne croyez pas si bien formuler... Mais bref. Je suis désolée, mais je ne peux vous le révéler. Mon passé est mien. Je peux cependant vous jurer sur Iop ne pas être à sa solde et n'avoir aucune intention hostile envers vous, Landreck. Cela vous suffit-il ?
- Je n'ai guère le choix, de toute façon. (Landreck sourit à son tour.) Très bien, guerrière, je vais vous raconter toute l'histoire..."

Quand Lys s'éveilla, elle prit conscience que le bourdonnement qui l'entourait n'était autre que la voix de Landreck... Qui parlait d'elle.


Manta se pourlécha tranquillement les doigts, éliminant les ultimes reliefs de sa sacro-sainte tartine à la gelée de fraise. Voilà bien la seule chose qui avait perduré malgré les années... Sauf qu'à l'époque, il n'avait pas un serviteur pour tout débarrasser à sa place, il était encore capable de bouger son derrière de son siège... Agacé par cette impression d'être devenu un assisté, il se leva vivement et alla se cloîtrer dans sa chambre. Il considéra longuement, d'un regard méprisant, son énorme bâton, puis alla se poser face au grand miroir mural, scrutant son reflet, cet homme qu'il ne reconnaissait plus guère depuis la mort d'Urd. Cet homme qu'il haïssait tant... Se forçant à planter son regard dans celui de son reflet, il étudia longuement ses yeux.
Ces yeux sont ceux d'un meurtrier. Un meurtrier qui porte à présent sa croix et préserve le monde comme il aurait toujours dû le faire. Alors pourquoi détourne-t-il le regard ? Pourquoi est-ce que je ne vois nulle fausseté dans le regard de cet homme qui a maintes fois fauté ?
Son regard fut attiré par la large cicatrice qui lui courait du front au bas de la joue. Son oeil n'avait été épargné que de justesse.
Le Dark Vlad, tu parles... Comme si ce vieillard rabougri pouvait me toucher. Les gens croient vraiment n'importe quoi.
Il avait envoyé Azeuko en enfer pour cette cicatrice et pour la mort de celle qu'il aimait. Ou prétendait-il seulement l'aimer ? Ce pauvre diable d'Azeuko n'avait même pas voulu la mort d'Urd.
Mais la mienne, en revanche...
Manta se perdit dans la contemplation de sa cicatrice. La marque de sa faute. Pourquoi avait-il agi ainsi ? Comment avait-il pu être aussi faux... Et pourquoi ses yeux lui paraissaient-ils toujours aussi froids ? Pourquoi évitaient-ils les siens ? Il se détourna vivement et rabattit un rideau de velours noir sur le miroir. De tout temps, il n'avait aimé se contempler dans un miroir. Aujourd'hui, il s'imposait cet exercice devenu insupportable. Pour ne pas oublier. Pour ne jamais oublier. Puis, aussi soudainement qu'il l'avait ouverte, il referma la porte de son passé et revint à ses préoccupations présentes.
Tu ne m'arrêteras pas, Landreck.


"Alors vous venez des terres de l'Est ? Est-il vrai qu'il y existe encore des dragodindes géantes ? Et les bouftous des falaises ? Avez-vous déjà visité toute Amakna ? Jusqu'où avez-vous exploré l'Est ? Qu'est-ce qui vous a poussée à y aller ? Vous venez d'ici, pas vrai ?"
Lys assommait Ornyxia de questions pendant leur voyage. Faute de pouvoir retourner dans la forêt des abraknydes, ou de pouvoir gagner la forêt de Cania, beaucoup trop lointaine, ou le bois de Litneg, beaucoup trop surveillé, ils avaient résolu, quitte à se faire repérer, de se rendre à l'endroit où se cacher leur serait le plus aisé : la ville elle-même. Ce retour à la civilisation enchantait visiblement Lys, mais Landreck était inquiet. La guerrière était certes très puissante, et à eux trois, ils seraient sans doute en mesure d'échapper à d'éventuels poursuivants ou de les éliminer, mais il s'attendait à des attaques en traître, et devoir enlever des scorpions de son petit déjeuner chaque matin avant de le faire goûter par le premier passant venu ne l'enchantait pas. Au moins, ici, Lys paraissait moins assidue à bombarder la guerrière de questions. Ornyxia, elle, paraissait confiante quant à sa capacité à trouver un endroit sûr. Qui qu'elle fût, elle connaissait Bonta comme sa poche, et les dégradations et changements dont Justice avait affligé la ville la dégoûtaient mais ne semblaient nullement la troubler dans son itinéraire. Elle avançait à présent d'un pas assuré dans les petites ruelles les plus sombres de la ville, et Landreck commençait à douter de sa capacité à retrouver son chemin, malgré ses efforts pour mémoriser leur trajet. Lys elle-même semblait mal à l'aise dans ces bas fonds. Enfin, après un interminable dédale, Ornyxia poussa une massive porte et s'engagea, toujours aussi sûre d'elle, dans le couloir obscur qui s'étendait derrière. Une nouvelle porte, et ils furent à nouveau dehors, dans une autre ruelle. Encore une, et ils furent dans une cage d'escalier, et depuis l'étage ils purent passer au-dessus de la ruelle suivante par un petit pont partiellement couvert, pour finalement redescendre, prendre un dernier tunnel dans l'autre sens, et suivre Ornyxia qui poussait une dernière porte, donnant cette fois sur une salle de bonne taille, sans être gigantesque, qui semblait à l'abandon. Le reste de la maison était assorti : qui que fût le propriétaire, il l'avait oubliée depuis des années.
"Bienvenue chez moi, dit simplement Ornyxia.
- Chez toi ? Mais....
- Je ne suis pas revenue à Bonta depuis bien des années, mais je suis née ici. Le bâtiment est encore en bon état, il suffira de débarrasser les vieilleries pour se trouver avec un repaire tout à fait vivable. Je suggère de nous y mettre tout de suite si vous ne voulez pas que nous dormions avec pour matelas la poussière et pour compagnes les araignées."
Pas besoin d'en dire plus pour qu'ils se mettent au travail. Landreck se méfiait des araignées depuis sa mésaventure de la forêt, et quoi que celles-ci fussent minuscules en comparaison, il préférait éviter de dormir en compagnie d'une légion de ces bestioles.


Moldar contempla d'un air piteux sa bière, morose. Depuis que ce Landreck était apparu, plus rien ne marchait comme il fallait. Leurs opérations pour l'arrêter s'étaient toutes soldées par des échecs, et la fureur de Manta ne faisait que croître. Heureusement que ces incidents avaient étés maintenus sous silence, car la population aurait pu voir en ce trouble-fête un héros et cesser d'obéir docilement aux directives de Justice. Mais il fallait encore l'arrêter. Il était revenu en ville, et cet abruti de Tankhul l'avait perdu. Lui qui se targuait d'être le meilleur pisteur de la guilde, quel incapable !
"Pas la forme, Moldar ? demanda une voix bourrue à côté de lui.
- Zenchar, répondit Moldar en guise de salutation, d'une voix neutre. (Il aimait bien Zenchar et son côté brute à grand coeur.) Rien de particulier, nos récentes défaites me préoccupent... Je me demande comment tout cela finira.
- Il reste insaisissable malgré tous nos efforts, hein ? Et ses compagnons, qui qu'ils soient, ne semblent pas être en reste. Tu voudrais qu'on s'en charge nous-mêmes ?
- Non. Il viendra ici. Nous ferions mieux de nous regrouper et de l'attendre.
- Et Manta ? Qu'en pense-t-il ?
- Comme moi, je suppose. Sinon, nous aurions déjà été envoyés l'arrêter.
- Et ?
- Et nous serions probablement morts.
- Alors on attend gentiment que ce gus se repointe à notre porte ? T'imagines vraiment qu'il sera assez con pour le faire ?
- Ça nous simplifierait la tâche...
Zenchar partit d'un rire énorme qui fit sursauter la moitié de la salle.
- T'as sans doute raison, Moldar ! beugla-t-il. Bon, je vois que Trishy a encore commencé un concours de boisson avec son équipe, je vais les rejoindre ! À la prochaine, vieux loup !
- Tâche de rester en vie et capable de te battre, Zenchar." , répondit Moldar, un petit sourire aux lèvres.
Vieux loup... Un surnom mérité, à n'en pas douter. Vieux, il l'était. Il ne connaissait pas lui-même son âge, mais ses cheveux grisonnaient et son corps se faisait de plus en plus sec au fil des ans. Il n'en restait pas moins redoutable, et l'avait prouvé plus d'une fois ces dernières années. Quant au loup... Il tripota machinalement le pommeau de son long coutelas d'os. Son Croc. Le fémur d'un Meulou avait servi de base pour la lame, tandis que son cuir en recouvrait la poignée. Les ornements étaient simples et effacés par le temps, mais la lame avait gardé un tranchant impeccable. Dommage que Kjall - Kjall le mité, comme se plaisait à l'appeler Zenchar lorsqu'il avait un coup dans le nez, soit la plupart du temps - se soit fait descendre comme un amateur. Le félin et sa Griffe étaient des adversaires intéressants pour se perfectionner...
Abandonnant sa rêverie, Moldar se releva vivement. Il sortit calmement de la salle commune pour gagner le gymnase, sa cape élimée flottant derrière lui.


"Pour la dernière fois, NON, Landreck ! Le rôle de la Milice est d'assurer la paix dans cette ville, pas de déclencher une guerre ouverte !
- Bon sang, Noral, tu ne vas pas me dire que tu défends Justice, maintenant ? Avec notre plan, nous aurons une opportunité de nous en débarrasser une bonne fois pour toutes ! Maintenir la paix, dis-tu ? Alors pourquoi permettre à cette bande de criminels de prospérer dans les murs que tu as juré de protéger ?!
- Je n'ai pas à me justifier. Justice est ce qu'elle est, mais je ne peux pas risquer d'effusion de sang générale. Allez vous faire tuer si ça vous chante, mais n'essayez pas d'impliquer la population. Maintenant dehors ! Et si j'entends encore parler de cette histoire je viendrai moi-même vous mettre au frais ! Compris ?
- Cause toujours, bleu-bite... Mandore ne se compissait pas pour rien, lui. Je suis déçu, Noral.
Landreck fit demi-tour et se dirigea lentement vers la herse.
- Et tu t'imagines que je vais te laisser sortir comme ça ?
Noral écumait de rage. Enfin, quoi, il était commandant de la milice à la place de ce vieux croûton de Mandore, personne ne pouvait lui parler ainsi sans le payer ! Surtout pas un campagnard chasseur de prime comme ce Landreck !
- Tu veux regagner ton honneur par un duel contre moi ?"
Landreck lui jeta un petit regard moqueur puis poursuivit son chemin sans attendre de réponse. Noral aurait pu ordonner à la Milice de l'arrêter, mais Landreck avait pas mal de vieux copains dans ces baraquements, au pire aurait-il dû briser quelques mâchoires pour pouvoir s'enfuir.


Noral regarda le guerrier vêtu de vert s'éloigner. Pour qui se prenait-il ? Insulter un descendant de l'illustre famille Tendal comme lui, qui plus est commandant de la Milice ? Il n'allait pas s'en tirer comme ça ! Finalement, Manta était bien plus correct que lui. Il n'aurait qu'à lui donner quelques renseignements pour s'assurer que ce criminel chasseur de prime et ses complices soient définitivement arrêtés. Peut-être obtiendrait-il même une petite récompense pour ce service... Tous ses hommes le traitaient comme s'il était complètement idiot, mais il allait leur montrer qu'on ne se moque pas impunément de Noral Tendal ! Ça non !


Tarlek le boiteux regarda de son poste d'observation Landreck s'éloigner du fort. Son idée n'était pourtant pas mauvaise et pas trop contraignante pour la Milice : pendant que lui et ses troupes (il refusait d'en dire plus à leur sujet) s'occuperaient de Manta, lui-même et des hommes du bâtiment principal n'auraient qu'à nettoyer les alentours et pacifier la zone pour éviter que ces petites frappes s'en prennent à la population pour s'en tirer ou ne profitent du bordel que tout ça allait créer pour piller, violer et se faire la malle. Et tout cela n'allait pas arriver à cause d'un petit merdeux de nobliau tout juste sorti de son école militaire. Si au moins il ne fournissait pas de renseignements à Justice... Tarlek tira une flèche du carquois de cuir usé accroché à sa ceinture, à moitié dissimulé sous son uniforme, qui n'était plus qu'un amas de frusques graisseuses. Il contempla un instant le projectile mortel.
"Il suffirait d'un tir bien placé pour régler le problème, pas vrai ?" marmonna-t-il en bandant d'un geste fluide son arc long. Sans interrompre son geste, il lâcha la corde, et la flèche fusa à travers la cour principale jusqu'à la cour des archers, passant juste devant le nez de Noral pour se planter dans une cible d'exercice pour les archers située aux côtés de l'officier qui à présent piaillait en cherchant l'origine du tir, manquant le centre de deux bons pouces. "Raté", grommela Tarlek. Un déluge de promesses d'exécution, de cour martiale et autres menaces vaines, noyées dans le brouhaha général et étouffés par la distance lui apprit que Noral Tendal venait de comprendre que c'était de lui qu'émanait la flèche.
"Désolé chef, j'vous avais pas vu !" beugla-t-il à l'adresse du merdeux. Ça lui ferait fermer sa gueule quelques instants, toujours ça de pris. S'il n'était pas complètement con, il avait peut-être même compris l'avertissement. Tarlek se promit d'aller parler à Magrek perce-bedaine de cette histoire pour qu'il... surveille un peu le bleu, quand il en aurait le temps. Que le commandant le veuille ou non, quand son vieil ami reviendrait demander de l'aide à la Milice pour soigner la ville de sa plus grosse tumeur, la Milice répondrait présente.


Landreck jura. Le nouveau commandant de la Milice n'etait qu'une pucelle effarouchée par la perspective d'un combat dans ses murs. Cela l'inquiétait. Il pourrait aussi bien le trahir... Riche idée qu'il avait eue de tricher un peu sur l'emplacement de leur repaire pendant leur conversation, toujours ça de repris. Il secoua la tête et chassa la Milice de ses pensées. Il lui restait des gens qui lui devaient quelques bricoles, et d'autres qui ne demanderaient sans doute pas mieux que de se débarrasser de Justice, qui pour éliminer ces tyrans qui saignaient l'économie à blanc, qui pour se débarrasser de ces ennuyeux justiciers qui empêchaient un tout autre genre de commerce de fonctionner. Avec un peu de culot et beaucoup de chance, il devait pouvoir trouver les alliés qui lui faisaient défaut pour transformer cette chasse à l'homme en guerre, et la gagner.
Rentrant à leur planque d'un pas pesant en surveillant ses arrières, et en se perdant en détours dans le labyrinthe de ruelles environnant la maison d'Ornyxia, comme elle le leur avait recommandé, il rumina sur ce qu'il allait bien pouvoir inventer pour que tous le suivent. Il pénétra enfin dans leur repaire. Seul le grenier n'avait été réaménagé par leurs soins, mais le reste de la maison leur offrait une planque plutôt confortable. Ornyxia étant partie - elle seule savait où - il se trouva seul avec Lys. Ils discutèrent brièvement des tâches qui les attendraient le lendemain, Lys connaissant mieux le bas peuple de Bonta que Landreck, qui n'y avait jamais réellement vécu. Mais la conversation lassa bien vite le disciple de Féca, qui gagna la petite pièce qui était sienne dans cette maison. Il se sentait épuisé, vidé, vieilli. Ces derniers jours n'avaient rien eu de reposant, entre les combats et la marche incessante. Devoir se tenir en permanence en alerte mettait ses nerfs à fleur de peau. Il détestait cette ville et aurait tout donné pour aller... N'importe où ailleurs, pourvu que ce fût peu peuplé, à vrai dire. Mais il n'était pas encore assez fou pour quitter les seules personnes qui accordaient de l'importance à sa vie. S'allongeant pesamment sur son lit, il rêvassa quelques instants, puis, se mettant assis, fouilla quelques instants dans son sac, en sortit un petit bloc de merisier et son matériel de sculpture. Depuis combien de temps n'avait-il pas un peu travaillé le bois ? Son coeur se serra quelques instants à l'idée de sa bonne vieille masure, encombrée de toutes ses précédentes réalisations, surtout de petites statuettes, sculptées lors de ses moments perdus pendant ses chasses à la prime...
Il se mit au travail, soudain plus serein. Le contact du bon bois et le doux bruit de la lame le traversant avait toujours eu le don de le calmer. Il avait déjà ébauché une silhouette féminine lorsqu'on toqua à sa porte. "Ouais ?" lâcha-t-il sans quitter des yeux son travail. Lys posa à côté de lui une tasse d'argile remplie d'un liquide fumant et sentant, somme toute, relativement bon. "Bois ça, ça te remettra en forme. Je ne veux pas d'un zombie pour m'aider, demain.
- Euh... Merci... C'est quoi ?
Landreck se méfiait de tout ce qui avait l'air végétal, question d'instinct. Lys lui sortit son sourire le plus innocent.
- Se-cret ! Je peux juste te dire qu'il y a une cuillère de gelée de citron pour sucrer le tout.
- Si c'est encore un de tes poisons ou une drogue Sram je...
- Tais-toi et bois, imbécile, répondit-elle avec un grand sourire. Il n'y a que du bon et je me suis fait la même. Allez, repose-toi bien."
Sur ce, elle referma doucement la porte, laissant Landreck, fort surpris, sa tasse à la main. Sacrée foutue gamine, murmura-t-il avec un sourire. Il but tranquillement l'infusion, qui s'avéra aussi savoureuse que le promettait Lys. Il ferma les yeux quelques instants, le temps de visualiser parfaitement la physionomie de la jeune femme, puis les rouvrit et se remit au travail, son petit sourire ne quittant plus ses lèvres.

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