Chapitre 6

Landreck jeta dédaigneusement la liasse de papiers qu'il tenait dans les mains sur la table, mordant rageusement dans une pomme qu'il tenait dans l'autre.
"Il n'y a rien d'intéressant, là dedans... Pourquoi les avais-tu piqués ?
- Principalement pour le signalement des morts, des nouvelles recrues, leur portrait et spécialité... Ça m'a permis d'en apprendre pas mal sur mes adversaires et de pouvoir me déguiser sans aucun risques. Tu t'attendais à quoi ?
- Je ne sais pas, moi... Des trucs utiles...
- Je vois, tu cherchais sans trop savoir par où diriger tes recherches...
Lys paraissait navrée.
- Je n'ai pas la chance d'avoir ton puissant cortex, Ô grand cerveau, railla Landreck.
- En attendant, il va falloir s'occuper de notre petite affaire. Les hommes de Varn vont être plus moins dispersés à notre recherche, mais il resteront à leur repaire habituel, ici. (Lys désigna un point sur la carte de Bonta étalée sur la table, devant eux.) Ils s'y réuniront probablement souvent... Et de toute façon, sans leurs chefs... Enfin bref. Pour pouvoir les surprendre, il faut éliminer Kjall. Il nous sentirait de loin...
- Et comment on le fait sortir de son trou ? On ouvre une boîte de Kwouisskaze ?
- Une boîte de quoi ?
Lys le regardait comme s'il venait de pondre un oeuf.
- Oh euh... Je ne sais pas, un vieux souvenir... Laisse tomber, ça vaut mieux.
Landreck était soudain gêné... Qu'avait-il bien voulu dire par là ?
- Bref. Kjall a ses habitudes dans cette taverne, il va y jouer tous les jours. Parfois de l'argent, parfois sa vie. Je vais l'intercepter en route et le délester d'une de ses mises.
- Et si possible la seconde, je suppose...
- Tu ne peux pas rester un peu sérieux, parfois ? répondit une Lys agacée.
- Mets-moi en face de Varn et tu me verras soudain bien sérieux, gamine.
- Lys. (Le ton était sec.)
- Et tu me verras soudain bien sérieux, Lys, se reprit Landreck, rendu docile par la pensée d'une petite fiole d'antidote.
- Il n'est pas très fort, je pense pouvoir me passer de ton aide, mais nous allons devoir ruser, car s'il décide de s'enfuir... (Elle agita la main sur la carte.) Je ne le rattraperais pas. Personne ici n'est plus rapide que lui.
- Et comment comptes-tu le surprendre ?
- C'est très simple, et nous l'avons déjà fait..."


Landreck s'écroula sur son matelas, épuisé. La journée avait été dure, et Lys l'avait retenu tard à lui parler de ses plans futurs, expliquer à l'étranger qu'il était le chemin à suivre dans cette ville complexe et ses rues tortueuses... Tournant légèrement la tête, il la vit se glisser sous les draps de son lit, à l'autre bout de la pièce. La maison était bien protégée mais minuscule, ce qui les obligeait à partager la pièce.
Landreck s'en moquait, mais la gamine semblait gênée par cette situation. Il détourna le regard, fit rapidement le vide dans son esprit et s'endormit.


Lys regarda le grand Féca s'endormir. Dire que quelque jours auparavant elle tentait de le tuer... Elle soupira. Il était fort et plutôt droit. Avec lui, tout serait bientôt fini...


Kjall marchait tranquillement de sa démarche souple de félin, fredonnant. Le moment de la petite distraction quotidienne était enfin arrivé... Vivement la fin de cette mission stupide et le retour à la vie normale ! Un mouvement attira son attention sur la droite. Tournant lentement les yeux, il observa sans s'arrêter... Puis pila et se tourna en direction du mur.
Un être de pierre était en train d'en sortir, comme si le mur avait soudain pris vie. Kjall resta un moment indécis. Il connaissait bien les craqueleurs, mais n'en avait jamais vu émerger ainsi d'un mur... Restant sur ses gardes, il observa quelques instants la chose l'approcher, puis se détendit brusquement et la fendit en deux sans un bruit. La pierre se reforma et le monstre reprit sa lente progression vers lui. D'autres émergeaient tout autour de lui...
Refusant de céder à la panique, il s'enfuit cependant par la seule rue que les êtres de pierres n'avaient pas encore envahie, avant de heurter violemment... Le vide ? Il avança sa main, incrédule. Puis se retourna brusquement et jeta une dague vers un mur.
"Ne joue pas avec moi, garce !"
Lys se décala rapidement et sa concentration se dissipa. Les monstres de pierres, les faux murs et la fausse rue firent de même, révélant la véritable placette dans laquelle ils se trouvaient.
"Bien bien... Varn m'avait ordonné d'éviter les affrontements directs, mais contre Landreck uniquement. Tu vas payer pour t'être moquée de mes sens ! Kjall exultait.
- Dommage, je n'ai pu tromper ton instinct... Mais tu ne m'auras pas pour autant, l'animal. Tu as beaucoup trop tué pour que je montre une once de pitié contre toi.
Lys sortit ses dagues et se mit en garde, réfléchissant à la tactique qu'elle allait aborder. Elle n'avait pas prévu de se faire repérer si vite !
- Fais-moi sentir ta peur, pantin de Sram !" hurla Kjall en se jetant sur elle, coupant court à ses reflexions.
Jurant intérieurement, Lys se prépara à recevoir l'assaut. Pourvu que Landreck s'en sorte...


Landreck frappa la porte de sa botte, la sortant de ses gonds et assommant un malchanceux qui se trouvait derrière. Un moulinet de son bâton en mit un autre hors d'état de nuire, puis il assomma proprement un troisième d'un direct bien placé. Cavalant dans l'escalier, il arriva à l'étage, les sens en alerte, pour trouver Varn, dressé, à l'autre bout de la pièce, sa grande hallebarde à la main. L'arme était si grande qu'il devait la pencher légèrement pour qu'elle ne touche pas le plafond. Dans un espace si restreint, il ne pourra s'en servir, pensa Landreck en s'approchant, sur ses gardes. Un homme jaillit de l'ombre derrière lui, un couteau à la main. Landreck pivota d'un quart de tour, son bâton décrivant un demi-cercle pour s'abattre sur la nuque de son adversaire. Jok s'écroula sur le parquet, qui gémit sous le choc. Varn, saisissant l'occasion, lança une chaise proche de lui en direction de Landreck, puis bondit, heurtant de plein fouet une fenêtre, qu'il traversa, pour se réceptionner tant bien que mal dans la rue. Il est dingue ? On est à l'étage, là ! Landreck redescendit rapidement et sortit, craignant de voir son adversaire s'enfuir, mais il fut cueilli dès sa sortie de la maison par un puissant coup de taille, ne devant sa survie qu'à un salutaire réflexe qui le poussa à brandir son bâton devant son corps. Il fut tout de même projeté contre un mur proche, n'ayant que le temps de se baisser pour éviter le coup suivant, recevant des éclats de bois et de torchis, le mur ayant été brisé sous l'impact.
"Ici, il me sera plus simple de te hacher menu, Landreck !", exulta Varn.


La massive griffe traversa de part en part le corps de Lys, qui se dissipa en une fumée noirâtre. Profitant du temps gagné par la mort de son clone, Lys se fendit et frappa d'une de ses dagues l'Écaflip qui bondissait déjà à l'écart, l'entaillant au flanc. Mettant une bonne distance entre lui et cette furie, Kjall la toisa avec méfiance, le corps endolori par une dizaine de petites entailles. Il avait défait bien des adversaires de par le monde, et rares étaient ceux qui étaient parvenus à lui infliger autant de blessures. Heureusement, celles-ci étaient peu profondes... Ce combat promettait d'être serré. Sortant une pièce de sa poche, il sollicita brièvement son dieu, puis la lança en l'air. Evitant un nouvel assaut de Lys, il la rattrapa au vol, murmurant "pile". Retombant sur un muret, il ouvrit la main.
Face... Mauvais présage. Bah, cela signifie sans doute que je ne m'en tirerai pas sans me mouiller un peu (et dieu sait que les Écaflips détestent l'eau)
Il bondit droit sur elle, comptant sur l'effet de surprise que son changement de tactique allait provoquer. Lys frappa, mais trop tard, et Kjall eut le temps de saisir son poignet. Tournant vivement la main, elle lui enfonça sa dague dans l'avant-bras alors qu'il effectuait un demi-tour sur lui-même. Les pieds de Lys quittèrent le sol. Soulevée par la force centrifuge et la poigne d'acier de l'Écaflip, elle eut tout juste le temps de voir le pied de son adversaire quitter le sol avant que celui-ci n'atteigne son visage au moment où il la lâchait, l'envoyant, sonnée, s'assommer contre un mur. Retirant avec un sifflement la dague de son avant bras, Kjall s'avança vers sa proie inconsciente, son épée serrée dans sa main valide.


Landreck était dominé. Jamais il n'aurait cru que ça lui arriverait un jour. Cette sensation nouvelle qu'était le doute s'insinuait en lui tandis qu'il esquivait tant bien que mal les coups de son adversaire. Varn n'était pas seulement fort comme dix, il était bien plus rapide qu'il ne le laissait jusque là paraître. Se jetant derrière un muret, Landreck tenta de réfléchir à une tactique. La lame de la hallebarde pulvérisant le bois le ramena à la réalité, et il plongea à nouveau, récoltant une belle entaille sur le flanc mais évitant une fois de plus une blessure mortelle.
"Dans un quartier paumé comme celui-ci, les maisons sont plus fragiles que de la paille ! Tu ne pourras pas te cacher, Landreck !
Varn frappait encore et encore, stimulé par son avantage.
- Cause toujours, gros tas !" Landreck, ne pouvant s'approcher pour attaquer, se rabattit tout naturellement vers la joute verbale pure et simple... Sans grand succès. La hallebarde fendit l'air verticalement, droit sur sa tête. Se jetant en arrière, il posa ses mains au sol, laissant ses pieds quitter terre, et se réceptionna quelques mètres plus loin, juste à temps pour voir Varn dévier la trajectoire de son arme à proximité du pavé, aplatissant la trajectoire jusqu'à l'horizontale. Landreck sourit : Tactique trouvée. Il se retourna, et courut.


Kjall ne comprenait pas. Il avait beau s'approcher de sa jeune proie, il avait l'impression de reculer à chaque pas. Le monde tournait autour de lui, tout sauf elle lui semblait si flou... Si flou... Un doux brouillard semblait flotter dans sa tête, qui se fit lourde... Trop lourde... Son esprit n'était plus que de blanc et de rouge. Soudain, Lys quitta son champ de vision, comme le reste de la placette, pour laisser place à un ciel bleu, vaguement nuageux. Étalé sur les pavés, une pensée lui vint enfin, avec la vitesse d'un escargot asthmatique.
Du poison... Evidemment. Sa tête se fit encore bien trop lourde, et tourna sur le côté, sans qu'il puisse y exercer un quelconque contrôle. Les efforts titanesque qu'il déployait pour pousser son esprit à faire bouger son corps ne donnaient rien, même pas le plus petit tressaillement. L'oxygène lui manqua. Alors quoi, je vais mourir ici... Je ne veux pas ! Pourquoi ? Pourquoi maintenant ?! La petite part de conscience qu'il lui restait paniqua quelques instants, puis tout s'obscurcit autour de lui. Dans le minuscule champ de vision que lui accordaient ses paupières presque closes, ses yeux fatigués distinguèrent un petit disque brillant.
Face... C'était vraiment un mauvais présage. Un vague sourire se dessina sur son visage tandis que les miettes de conscience qui avaient subsisté jusque là s'évanouissaient les unes après les autres. Et tout devint noir.


Landreck courait, prêtant l'oreille au bruit régulier du pas de son adversaire derrière lui. Grimpant quatre à quatre un escalier, il entendit Varn trébucher derrière lui - Une ouverture ! - Se retournant, il se fendit et tenta une frappe dans les jambes du colosse, qui, s'étant stabilisé, para du manche de sa hallebarde, avant d'abattre la lame en direction de Landreck. Se reculant, il évita le coup puis se refendit, tentant un coup sur le flanc, paré lui aussi.
"Tu perds ton temps, Landreck !" beugla Varn en frappant horizontalement, sa hallebarde décrivant un grand demi-cercle. Landreck se baissa, et l'arme frappa avec un grand bruit le mur derrière lui.
Varn resta paralysé quelques instants, surpris, son sourire figé se transformant en un rictus de douleur.
"Dans ce quartier-ci, les murs sont en marbre, guignol. Je serais curieux de connaître l'état de ton bras après avoir mangé les vibrations qu'un coup aussi puissant a provoquées." Landreck avait repris son ton nonchalant habituel.
Le bras de Varn pendait le long de son corps. Le rictus de douleur devint une grimace de colère.
"Te fous pas de moi ! Quelques tendons déchirés à un bras ne m'empêcheront pas de te découper !"
Calant son arme contre un mur, il la frappa du pied, la coupant à la moitié de sa hauteur, puis saisit de son bras valide la partie supérieure, comme une hache démesurée.
"Le combat n'est pas terminé."
Il s'élança vers Landreck, qui, impitoyable, esquiva du côté du bras blessé et y frappa sèchement. Varn hurla de douleur et mit un genou à terre, mais il se releva à nouveau, la hache levée. Sans lui laisser le temps de frapper, Landreck frappa cette fois son poignet, faisant tomber l'arme brisée au sol. Son poing s'écrasa alors sur le visage de Varn, l'envoyant à terre. Mais il se releva, une fois de plus. Le poing serré, le visage en sang, les yeux brillants de haine.
"Arrête ça, j'ai pas envie de t'envoyer en enfer. Rends-toi gentiment, ça me simplifierait les choses.
Landreck paraissait presque compréhensif.
- Me fais pas marrer, plutôt crever que d'abandonner, cracha Varn, du sang coulant de sa bouche.
- C'est ce qui risque de t'arriver si tu continues..."
Varn chargea à nouveau. Au même moment, Landreck aperçut un projectile, à la limite de son champ de vision. Pensant qu'il lui était destiné, il plongea en arrière, comme pour mieux profiter de la vue de la dague de Lys traversant la poitrine de son adversaire, le clouant au sol.
"Et merde... Avec une blessure pareille il va y passer. Tu viens de me faire perdre un beau paquet de fric, gamine..."
Mais Lys n'écoutait pas. Se jetant sur Varn, elle planta son regard dans le sien, un regard plein de haine.
"Tu te souviens de moi, ordure ?
- Comment pourrais-je oublier la délicieuse épouse de celui qui m'a fait monter en grade ? ironisa Varn, sa respiration provoquant étrange bruit de succion dans sa poitrine.
- N'as-tu donc aucun regret d'avoir massacré celui dont tu prétendais être l'ami ! Ne vois-tu même pas que cela cause ta perte aujourd'hui ?
La logique de Lys se désagrégeait, ses émotions la submergeant.
- Au contraire. Sa mort m'a permis de vivre bien plus longtemps au sein de Justice que le commun des mortels. J'ai survécu à tous les caprices de Manta, et si je meurs aujourd'hui, c'est après une vie de combat, de sang versé pour mon dieu ! Et c'est au combat que je trépasse, sans artifices ! La seconde vie qui m'attend sera encore bien plus savoureuse que celle-ci ! Tu n'imagines pas l'impatience avec laquelle j'attendais ce jour !
Varn souriait comme un dément, la douleur et son fanatisme reléguant au second plan les parcelles de raison qu'il avait possédées jadis.
- Je crois que je dois te remerci..."
Varn n'eut pas le temps de terminer sa phrase. Retirant sèchement la dague de son corps, Lys frappa, encore, encore, encore et encore, passant sa furie accumulée tant d'années durant sur le corps sans vie de Varn. Hurlant comme une bête sauvage, griffant et frappant de sa lame. Landreck lui saisit soudain le poignet, lui faisant lâcher son couteau, et, alors qu'elle se retournait pour le frapper, la serra doucement contre lui.
"Calme-toi, gamine, c'est fini à présent. S'acharner sur un tas de viande ne changera rien au passé. Calme-toi, reviens à toi, Lys, regarde-moi, reviens à toi..."
Le regard de Lys se modifia progressivement, passant de la haine bestiale à une tristesse sans limites. Ses jambes cédèrent sous elle, et Landreck dut la soutenir tandis qu'elle fondait en larmes. Ils restèrent longtemps là, assis sur le pavé, lui la serrant dans ses bras, elle sanglotant, le sang de Varn s'écoulant doucement sur les pavés blancs. Landreck leva les yeux. Le jour touchait à sa fin. Il s'appuya contre le mur derrière lui et fit le vide dans son esprit, essayant de ne pas penser au sang qui s'écoulait sur le pavé en regardant le ciel se teinter de pourpre.

Accoudée à une fenêtre, une jeune disciple de Iop regardait elle aussi le soleil se coucher, son visage ne trahissant aucune émotion, ses doigts jouant doucement dans les mèches de ses cheveux bleu éclair.

Retour haut