Chapitre 9

Landreck était nerveux. Ses compétences en soin étaient minimes, et Lys avait perdu beaucoup trop de sang... Il compressa la blessure puis la banda comme il put. L'entaille était profonde, mais au moins l'hémorragie s'était arrêtée. Il alla explorer les restes calcinés de la cabane, y cherchant quelque chose qui pourrait fournir un relatif confort à la blessée. Il ne trouva que sa cape, piétinée, dont une partie avait été emportée par les flammes. Il en enveloppa tout de même Lys, et, renonçant désormais à la discrétion, alluma un petit feu près de la jeune femme, cherchant à éviter que le froid de la nuit ne lui soit fatal. Il s'assit enfin, banda son bras et laissa ses pensées le submerger, doucement. Il savait que s'il se concentrait sur la réalité, le froid l'incommoderait. Alors autant se perdre dans le rêve... Mais bien vite ses soucis le rattrapèrent : Justice avait-elle encore d'autres tueurs aussi forts que ces trois-là ? Qu'était devenue l'archère ? Et le Sacrieur ? Lys allait-elle se remettre de cette blessure ? Et qu'allaient-ils faire à présent ?


Le grand abraknyde sombre contempla quelques instants les ennemis de la forêt. Ils n'étaient plus que deux, blessés et épuisés. Peu importait la raison pour laquelle ils avaient troublé la paix de ce lieu, bientôt, elle régnerait à nouveau.


Landreck ne vit pas l'attaque arriver. Les récents événements l'avaient épuisé, et il avait totalement baissé sa garde. Une racine jaillit du sol et le frappa violemment à la tempe, l'envoyant au sol, sonné. Il se releva tant bien que mal, le bâton à la main, cherchant ses adversaires dans l'obscurité. Ce n'est qu'alors qu'il comprit qu'ils étaient perdus. Des abraknydes. Partout. Ils étaient encerclés par une armée de ces damnés arbres vivants et par une véritable légion des araknes qu'ils hébergeaient. Landreck s'élança, sans réfléchir. Mort pour mort, autant se battre jusqu'au bout ! Il frappa le plus fort qu'il put un petit abraknyde sans lui laisser le temps de réagir. Le bois jeune éclata sous le coup du bâton renforcé d'acier, et la bête s'écroula. Un autre vint sur lui, tentant de le frapper d'une de ses branches. Landreck esquiva et frappa à nouveau. Un gros éclat se détacha du tronc, mais le monstre continua d'attaquer. Landreck gémit : son attaque avait demandé à ses côtes plus de ressources qu'elles ne pouvaient en fournir, et elles le lui faisaient bien sentir. Une racine saisit sa cheville, et une branche l'atteignit au ventre. Grognant de rage, il frappa furieusement l'abraknyde devant lui, l'envoyant rejoindre la terre qui l'avait engendré. Mais d'autres arrivaient sans cesse... Une nouvelle racine vint le frapper tandis qu'un énorme abraknyde sombre se dirigeait vers lui. Il frappa, mais l'arbre para d'une de ses branches en un bruit sourd, et Landreck vit une lueur cruelle briller dans ses yeux. Il vomit un flot d'araignées qui se ruèrent sur Landreck... Pour exploser subitement. Surpris, Landreck se retourna pour voir Lys coller son dos au sien, le bras en écharpe, une dague à la main. Aucun d'eux ne prononça un mot. La bataille reprit, les araknes déclenchant les pièges de Lys explosaient, projetant leurs membres à travers la clairière. Les abraknydes se ruaient sur leurs victimes pour être repoussés par le bâton et la dague... Ils se battaient avec l'énergie du désespoir, sachant très bien qu'ils finiraient par céder sous la masse, mais refusant de se rendre, d'accepter cette mort... Landreck envoya sa botte dans l'abraknyde sombre qui lui faisait face, éclatant son "sourire" grimaçant et le faisant reculer. Un autre prit sa place et le combat continua... Une arakne monstrueuse se jeta sur Lys, qui la trancha en deux de sa dague avant de frapper un monstre devant elle, mais la lame s'enfonça dans le bois, sans effet. Frappant du pied sans lâcher son arme, Lys parvint à la dégager, recevant au passage un violent coup au flanc. Elle n'avait même plus conscience de ses gestes, se battant comme un automate, sans même chercher à savoir ce qu'elle frappait ni comment. Landreck gémit. Le venin des araknes commençait à faire son effet. Ses gestes étaient plus lents, ses déplacements plus gourds... Il allait peu à peu ralentir jusqu'à n'être plus capable d'opposer la moindre résistance... Il se battait, attendant le coup qui mettrait fin à sa vie. Il n'était même plus désespéré. Cela lui demandait trop d'énergie. Il se battait, résigné. Il avait toujours su qu'il finirait ainsi. Dans un combat trop grand pour lui. Un sifflement strident attira son attention, et il vit avec horreur un abraknyde sombre plus monstrueux que tous ceux qu'il avait eu l'occasion de voir se diriger vers lui. Il frappa à trois reprises, mais son arme ne fit que rebondir inefficacement sur le bois centenaire. Grognant de rage, il frappa encore et encore, ignorant les coups qui pleuvaient sur lui, ne parvenant qu'à briser de petits morceaux du monstre, sans réellement le blesser.
Puis ... puis tout s'arrêta. Tous les abraknydes se tournèrent en même temps lorsque ce qui aurait pu être un cri de douleur de ces monstres retentit à travers la clairière. Trois d'entre eux venaient d'êtres tranchés en deux, convulsant au sol, la vie les quittant. Derrière eux se tenait une grande guerrière, serrant dans ses mains une massive épée. Ses longs cheveux bleu éclair tombaient librement sur ses épaules, son corps entier était couvert par une armure aux lignes élégantes. Sa grande cape rouge ondulait dans la brise nocturne. S'il n'avait été au beau milieu de la plus grande bataille de sa vie, Landreck aurait sans doute apprécié le tableau à sa juste mesure. Il se contenta d'un air surpris et d'un "Que...
- Je viens vous aider. Les questions viendront plus tard."
La réponse était claire. Landreck se retourna vers un abraknyde encore sous le choc et l'envoya voler vers la guerrière d'un revers parfait. Celle-ci le trancha en deux au vol avant d'avancer droit dans la masse des monstres. Sa lame brillante se mouvait à une vitesse irréelle, tranchant tout sur son passage. Landreck, reprenant espoir, batailla avec plus encore de ferveur. Le monstrueux abraknyde qui lui faisait face riposta avec une fureur égale, enragé de voir ses frères mourir devant lui. Le nombre était toujours contre eux, mais la guerrière leur apportait un atout non négligeable. Landreck para un nouveau coup, reculant légèrement... et faillit chuter. Quelque chose derrière lui lui bloquait les pieds ? Risquant un regard en arrière, il comprit soudain. Lys ! La pauvre Lys, affaiblie par ses blessures, s'était évanouie, restant sans défense face à l'armée qui les entourait. L'enjambant, Landreck se battit comme un diable, repoussant la marée d'insectes et les abraknydes les entourant. Il n'allait pas la laisser mourir ! Pas maintenant ! La guerrière, arrivant enfin à lui, lui cria : "Sors-la d'ici ! Je vais les occuper un instant !" Landreck ne se le fit pas dire deux fois.

Saisissant Lys, ignorant les coups qui pleuvaient sur lui, il bondit au-dessus d'un des monstres et courut, oubliant les araknes qui grimpaient sur ses vêtements, qui cherchaient à mordre encore et encore. Il déposa Lys près des restes de la cabane, écrasa les insectes, puis retourna au combat. Le premier abraknyde qu'il rencontra ne l'avait pas vu venir, et il le frappa de toutes ses forces restantes, profitant de son élan. Fendu en deux, le monstre s'effondra. Landreck ne s'arrêta pas, frappant encore et encore tous ceux qui se présentaient devant lui. La guerrière tailladait toujours. Un abraknyde sombre parvint à parer son coup et riposta. Sa branche rebondit inefficacement sur l'armure d'acier. Un éclair de colère traversa le regard de la disciple de Iop. Sa lame brilla d'une lueur surnaturelle lors du coup qu'elle assena alors. Le monstre n'eut pas le temps d'être surpris. Son corps fut tranché et s'enflamma aussitôt après. Profitant de la surprise de ses frères, la guerrière bondit, puis retomba dans la mêlée, frappant de son poing ganté d'acier un autre abraknyde sombre. Il explosa, comme tous ceux qui se trouvaient aux alentours, dans une gerbe d'éclats de bois. Landreck n'en revenait pas. La guerrière éliminait ses adversaires avec une telle facilité... Lui, épuisé, en était réduit à la défensive. Alors qu'il luttait contre le dernier abraknyde, il vit le monstrueux sombre se diriger vers la disciple de Iop. Celle-ci, éliminant son adversaire, se mit en garde face à la bête, comme lors d'un duel. Usant de ses dernières forces, Landreck frappa. Il put alors se corriger. Il s'agissait bien d'un duel. Une guerrière invincible contre un monstre millénaire. Sentant ses jambes se dérober sous lui, il recula de quelques pas, puis daigna enfin s'écrouler, ne restant conscient que pour admirer le combat de titans qui se déroulait devant lui.

La guerrière frappa de sa lame, encore et encore. L'abraknyde arrêtait souvent les coups, mais esquivait aussi parfois avec une impressionnante vivacité pour un monstre de sa taille. Malgré ses coups magiques, la disciple de Iop ne parvenait pas à le blesser efficacement. Encaissant quelques coups de branche, elle recula... et ne put éviter la massive racine qui la frappa à la tempe. Elle tituba en arrière, sur quelques pas. Lorsque son regard revint sur son adversaire, il était chargé de la haine la plus pure. Landreck en tremblait. L'abraknyde lui même hésita quelques instants. Incantant dans un langage ancien, la guerrière invoqua la bénédiction de son dieu, puis, tendant sa paume vers le monstre, elle prononça lentement : "Épée Céleste".
Il ne se passa rien. Landreck ne comprit pas. Puis un éclair déchira la nuit. Une épée tombée du ciel vint se planter à quelques pouces de l'abraknyde sombre. Puis d'autres tombèrent. Encore et encore. Le monstre tenta de bouger, mais fut cloué au sol par cette pluie de lames qui transperçaient son corps. Il rugit, grogna, tenta d'envoyer sa racine frapper à nouveau, mais même elle fut frappée par cette punition du ciel. La guerrière restait immobile, la paume toujours tendue vers son adversaire. Combien d'épées étaient tombées ? Une centaine ? Deux ? Il en tombait toujours plus, jusqu'à ce que l'abraknyde, avec un dernier hurlement de frustration, ne s'effondre sur le sol et ne soit réduit en poussière par les lames. La guerrière baissa alors la main et marcha tranquillement vers Landreck. Il se releva, chancelant. Ce bref repos lui avait permis de récupérer... Un peu. Il tituba jusqu'à Lys et s'assit pesamment à côté d'elle.
La guerrière s'assit à ses côtés, rangeant sa lame. Landreck aurait voulu la questionner, savoir qui elle était, pourquoi elle était intervenue, comment elle s'était retrouvée dans cette forêt maudite... Mais aucun mot ne lui venait à l'esprit. Il était d'ailleurs bien incapable d'en prononcer un seul. Ses forces le quittaient... Maudissant sa faiblesse, il s'écroula sur l'herbe, à son tour. Et tout devint noir...


La guerrière regarda le Féca sombrer dans l'inconscience. Sacré Landreck. Pour tout autre homme, il aurait été inconcevable de continuer à se battre après avoir pris autant de coups, et avec une telle quantité de venin affaiblissant dans le corps. Pourtant il avait continué à lutter pour protéger la jeune disciple de Sram.
Un petit sourire naquit sur ses lèvres. Il avait bien progressé. Elle ralluma le feu et veilla les deux blessés, tranquillement. Le venin allait se dissiper peu à peu, et pour le reste, seul le temps pourrait les guérir. Mais il allait leur falloir quitter la forêt. Son intervention et la mort du vénérable sombre allait probablement réveiller des puissances dont elle-même ne pouvait appréhender l'étendue.

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