Chapitre 4

Le repas fut copieux et bien arrosé. Landreck, une fois repu, resta quelques instants à sa table, contemplant les autres clients de la taverne, visiblement très occupés à manger, boire ou jouer leur salaire mensuel à quelque jeu de hasard, d'adresse ou de réflexion. Son regard s'attarda quelques instants sur la grande finale d'un jeu de dés, se disputant entre un jeune Écaflip et un vieux mineur, disciple d'Énutrof. Le duel semblait s'éterniser, les deux adversaires étant toujours à égalité après plus de vingt lancers. Déjà qu'ils ont dû relancer la pièce une centaine de fois pour savoir qui commencerait parce qu'elle s'acharnait à retomber sur la tranche... La chance est vraiment quelque chose de stupide, pensa-t-il. Il détourna son regard pour s'intéresser à deux hommes, penchés sur leur petit tableau de jeu, chacun méditant à la meilleure manière de berner son adversaire. Il se désintéressa vite. Il aimait ce genre de jeux de réflexion, mais il avait plus important à faire. Remontant dans sa chambre, il demanda à ne pas être dérangé jusqu'au repas du soir.

Une fois dans la chambre, il fit quelques assouplissements, puis se mit en devoir d'accomplir, autant que les conditions le pouvaient, son entraînement quotidien. Cela faisait quelques jours qu'il n'avait pas eu l'occasion de le faire, et il voulait être au meilleur de sa forme pour le combat à venir. Cette chambre ne valait pas un grand espace extérieur ou la cour de la milice, mais il s'en contenterait. Lorsque tous ses muscles commencèrent à le brûler, il s'arrêta, satisfait, et s'assit sur son lit, où il se servit de l'eau et se coupa un bout de la miche de pain qu'il avait ramenée dans sa chambre, le matin.
Reprenant des forces, il méditait. Ce Varn n'était pas un imbécile. Il était même bien fourbe, pour un Iop. Il était venu le voir sans armes, de sorte que Landreck ne pourrait prévoir avec quoi il l'attaquerait. Et il n'était pas seul. Il y aurait probablement deux ou trois archers pour l'attendre à la sortie, en plus des spécialistes du corps à corps. Et ils avaient eu tout le temps de se positionner au mieux, cette fois. Cette pensée le fit frémir. Il allait devoir quitter discrètement la taverne pour les surprendre... Ou aller directement éliminer Manta. Et puis il y avait ces documents que la gamine avait piqués. Il faudrait aller les chercher... Sans doute contenaient-ils des choses intéressantes... Mais s'il était suivi, la planque de la gamine serait connue de Justice, et elle n'aurait pas longtemps à vivre, sortie de prison. A moins qu'ils ne se débarrassent d'elle sans attendre qu'elle n'en sorte... Landreck frissonna. Il avait peut-être agi un peu trop rapidement avec la gamine...
On frappa à la porte :
"Le repas est servi, monsieur.
- Parfait, je meurs de faim", répondit un Landreck soudain bien optimiste.

Le repas fut parfait. Landreck s'était rarement senti aussi bien, oubliant même que les trois-quarts des tueurs de la ville en avaient après lui. La serveuse était une nouvelle, une adorable jeune fille aux cheveux de feu... Landreck écarta une pensée salace de son esprit et remonta d'un pas lourd vers sa chambre. Son esprit lui semblait légèrement plus trouble que lorsqu'il se saoûlait, habituellement... Il s'effondra dans son lit et s'endormit.
Son sommeil fut troublé par des figures du passé qui ressurgissaient dans son esprit en un torrent de douleur. Il revit encore et encore son passage au temple, le départ de Manta et la solitude qui l'avait suivie, la mort de Fopa... Un visage familier lui revint... C'était trop. Stop... Stop...
"ASSEZ !", cria-t-il, s'éveillant brusquement. Son ventre lui faisait atrocement mal, et une vive douleur au crâne semblait faire écho aux vagues de douleur qui déchiraient ses entrailles. Il se rendit alors compte qu'il ne s'était pas relevé brusquement comme il l'aurait voulu. Il n'avait pas pu ? Il sentit la morsure des cordages sur ses poignets et ses chevilles. On m'a attaché ? Mais qui ? Il distingua alors, dans l'obscurité presque totale de la chambre, l'éclat métallique d'une dague au-dessus de lui. Une minuscule flamme s'alluma, illuminant un oeil empli de haine, puis son jumeau et le visage fin qui les accompagnait.
"Salut, Landreck. Tout va bien, à ce que je vois...
Lys exultait de voir le Féca à sa merci, et posa doucement sa bougie sur une table basse.
- Pas terrible. Je me couche après un bon repas servi par une adorable serveuse, et je me réveille en pleine nuit avec une dague au-dessus de la poitrine, attaché, et en me rendant compte que, de toute évidence, le repas contenait plus de poison que de nourriture. Où as-tu recruté la gamine ?
Landreck parvint à sourire malgré la douleur, mais la sueur qui inondait son visage démentait l'impression d'invincibilité qu'il s'acharnait à maintenir.
- Oh ? Nulle part. Je vais te révéler un petit secret, Landreck. Les disciples de Srams sont habitués à se rendre invisibles aux yeux des autres. T'imagines-tu qu'ils deviennent réellement invisibles ? Bien sûr que non ! Ils donnent l'illusion à leurs adversaires qu'ils ne sont plus là. Et moi, j'ai pensé qu'il serait possible de donner l'impression aux autres que je suis quelqu'un d'autre...
À mesure qu'elle parlait, son visage se modifiait, et bientôt Landreck se trouva face à la serveuse de la veille.
- Et ça marche plutôt bien, non ?
- Pas mal en eff...
- Ne dis rien, imbécile, rétorqua Lys. Tu ne vois pas que tu es en train de mourir ? Garde donc tes forces, ça m'embêterait que tu meures avant d'avoir accepté que je te laisse vivre. Vu le peu d'effet que les poisons conventionnels ont sur toi, j'ai un peu forcé la dose.. (Lys paraissait presque gênée) Voici ce que je te propose, Landreck. Ma proposition d'alliance contre Justice tient toujours. Sauf que le poison que je t'ai donné n'a aucun antidote permanent. Tout ce que je peux faire, c'est te donner régulièrement des fioles comme celle-ci - elle agita un petit flacon devant lui - tous les jours pour te permettre de ne pas en mourir. Normalement les effets s'atténueront peu à peu, et d'ici un an tu n'auras plus à souffrir de ce que je t'ai administré. Si tu passes deux jours sans antidote... Elle passa rapidement le tranchant de sa main sur sa gorge. C'est fini pour toi.
- Et tu vas gentiment me donner ce flacon sans poser de conditions ? La voix de Landreck n'était plus qu'un râle.
- Aide-moi à défaire Justice et obéis-moi jusqu'à ce que nous y soyons parvenus. Vu la facilité que j'ai eue à te piéger, tu ne dois pas être très malin... Tu as réussi à me surprendre, mais au final... (Elle fit une petite moue) Ce sera moi le cerveau et toi les muscles, je suppose.
- Flatteur...
Le râle était devenu pratiquement inaudible.
- Tu acceptes ?
Lys était soudain inquiète. L'antidote n'avait pas un effet immédiat. Et s'il mourait après avoir accepté ? Elle aurait peut-être dû en mettre un peu moins... Mais par prudence elle avait empoisonné tous les plats, pensant qu'il ne prendrait pas de tout... Et cet imbécile avait tout mangé ! Comment aurait-elle pu prévoir qu'il mangerait comme quatre !
- Hhhh... Landreck perdit conscience.
- Et merde !"
Lys regarda quelques instants le corps immobile du grand homme. Il ne convulse pas... C'est déjà ça... Par de précis coups de dague elle trancha les cordes qui le retenaient, et ouvrit le flacon d'antidote. Tu n'as pas intérêt à mourir... murmura-t-elle en versant le contenu du flacon dans la bouche sèche de Landreck. Sa respiration était si faible... Elle resta là, quelques instants, à le regarder. Ses yeux refusaient obstinément de quitter son visage... Elle secoua la tête, se maudissant pour sa bêtise, et veilla à son chevet.


"Mais pourquoi pars-tu ? Et sans rien dire !
- Je n'ai pas le choix, répondit Fopa. Ses grands yeux bleus étaient un océan de tristesse. Je ne peux t'expliquer la raison, pas plus que je ne peux la lui expliquer. Je dois quitter ce monde, et maintenant.
- Mais... Landreck était totalement désemparé. Et Manta ? As-tu seulement pensé au mal que ta disparition allait lui faire ?
Une larme coula sur la joue de la jeune disciple de Iop.
- T'imagines-tu seulement que je n'y ai pensé, mon ami ? Penses-tu que je choisis de quitter celui que j'aime et tous ceux qui m'ont accompagnée ces dernières années sans les regretter moi aussi ? Je te l'ai dit : je n'ai pas le choix. Il faut que je parte.
- Nous ne nous reverrons plus, alors...
La voix de Landreck était altérée par sa peine.
- J'ai laissé un mot à Manta mais... Promets-moi de le surveiller. J'ai peur qu'il ne vive bien plus mal mon départ que nous pouvons l'imaginer... Tu sais comment il est...
- Plus tellement, depuis le temps que je l'ai perdu de vue... Et même alors, il parlait peu de lui. Mais comme tu voudras, j'essayerai de veiller sur lui.
- Merci mon ami... Je...
Fopa était perdue dans son désespoir, ne sachant plus que dire.
- C'est bon, répondit Landreck, paternel, en se levant. Tu dois y aller, je le sais... Que Féca te protège, mon amie.
- Et que Iop renforce un peu tes bras, maigrelet !" répondit Fopa, souriant à travers ses larmes.

Landreck retourna dans sa chambre, se glissant silencieusement dans le lit ou une forme féminine dormait déjà. Dans son sommeil, elle se retourna, des mèches de cheveux envahissant son visage, ce visage...


Cette fois, Landreck se redressa si vivement que son corps encore engourdi par le poison s'écroula sur le parquet. Lys, endormie sur un tabouret à côté du lit, s'éveilla en criant de surprise, sortant une dague de sa ceinture et l'agitant à l'aveuglette, devant elle. Landreck lança une bordée d'insultes à l'adresse du lit, du parquet, de la cruche d'eau qui venait de lui tomber sur le crâne et de l'obscurité. Un des lourds volets de bois, mal fermé la veille, s'ouvrit suite à la secousse provoquée par la chute de Landreck sur le sol. Une douce lumière envahit la rustique chambre, révélant à Landreck une Lys dressée une dague à la main, les yeux agrandis par la peur, en garde face à un meuble qui ne demandait rien à personne, et à Lys un Landreck affalé sur le sol, à moitié nu, trempé jusqu'à l'os, une cruche renversée sur la tête. Un grand éclat de rire résonna dans l'auberge.
Le personnel de la taverne fut quelque peu surpris de voir leur client de la veille sortir de sa chambre en compagnie d'une jeune femme que personne n'avait jamais vu entrer, mais ils ne posèrent pas de questions. Plus tard, les deux nouveaux alliés s'attablèrent ensemble, partageant un solide repas. Lys tendit une petite fiole à Landreck :
"Mieux vaut que tu la prennes tout de suite, tu es encore fragile...
- Hmmouais... Merci. Vraiment, les Srams... Tu me sauves d'un empoisonnement, pour ensuite m'empoisonner toi-même et me resauver. Vous ne pourriez pas agir comme des gens normaux, parfois ?
- Question d'éducation, j'imagine, répondit Lys avec un clin d'oeil. Mais revenons aux choses sérieuses. J'ai appris que Varn était passé te voir. Qu'en est-il ?
- Il m'attend, dehors, avec une dizaine d'hommes. Si je sors, ils m'épingleront au mur puis me trancheront en petits morceaux, j'imagine.
- Mais moi, ils ne me connaissent pas...
- Pas encore, mais vu que tu es à ma table, tu es sans aucun doute repérée, à présent.
- Alors il va falloir ruser...
- Ah oui ? Et comment ?
Landreck semblait bien peu enthousiaste.
- Tout d'abord, y avait-il un Écaflip parmi eux ?
- Je ne saurais être sûr qu'il était avec eux, mais il me semble en avoir vu un suivre Varn, oui.
- À quoi ressemblait-il ?
- Plutôt grand, fin, un pelage noir et une cicatrice sur l'oeil qu'il tente de cacher sous son dora. Il avait l'air plutôt habile... Landreck fouilla sa mémoire à la recherche d'autres détails. Il boitait légèrement à droite et je n'en suis plus tout à fait sûr mais il me semble qu'il lui manquait un doigt à la main droite.
- Pas la peine de pousser plus loin la description. Varn n'a qu'un seul Écaflip dans sa division. Son nom est Kjall, et, outre ses capacités de bretteur, c'est un peu leur limier. Ça exclut l'invisibilité des possibilités de diversion, il sentirait directement deux odeurs de trop...
- Alors on fait quoi, Madame le cerveau ? demanda grossièrement Landreck, vidant sa chope de bière.
- Tu n'as vraiment pas retenu la leçon d'hier... S'il ne s'est pas approché de toi, il y a une petite chance qu'il ne connaisse pas parfaitement ton odeur. Et donc - le visage de Lys changea subtilement, puis redevint normal - je vais pouvoir te déguiser un peu.
- Comment ça ?
- Si je peux rendre autrui invisible, je peux aussi changer son apparence. Ça devrait les tromper. Mais si Kjall t'a vraiment repéré, on risque d'avoir quelques ennuis.
- Il me plaît pas des masses, ton plan...
- (Agitant un petit flacon devant le visage de Landreck) Si tu veux, je peux m'en aller comme je suis venue et te laisser te débrouiller pour trouver ceci et pour échapper à Justice...
Sa voix était froide, mais on sentait un léger amusement.
- OK cerveau, j'abdique. Mais si je meurs à cause de tes bêtises...
- Tu seras mort, voilà tout.
- Je suppose que je n'ai pas le droit de discuter.
Landreck paraissait abattu.
- C'est une évidence, non ?
- Eh bien... Ça commence bien, l'aventure anti-Justice. Quelle équipe soudée ! se moqua Landreck.
- Je ne te le fais pas dire, lui répondit une Lys aux yeux de feu d'une voix glaciale.
- Bon, OK, je suis désolé de t'avoir livrée, j'ai pensé que je pourrais m'en sortir tout seul. Ça te va, comme ça ?
- Absolument pas, mais c'est un bon début", répondit une Lys soudain attendrie.


Un petit homme, vêtu comme un chasseur et mal rasé se leva dans un coin de la taverne, paya sa bière et s'en alla. Entrant dans une maison proche, il monta à l'étage.
"Alors, Jok ?
- Il y est toujours. Une jeune femme l'a rejoint, mais je n'ai pu m'approcher assez près pour entendre leur conversation sans éveiller de soupçons, et je ne connais pas le lien entre eux.
- Qu'est-ce que tu en penses, Kjall ? Tu veux aller jeter un oeil toi-même ?
- Avec tout le respect que je vous dois, Varn, répondit un grand Écaflip adossé au mur, son attitude nonchalante contrastant avec l'évidente vigueur qui se dégageait de son être. Je pense qu'il n'est pas prudent que je m'aventure à nouveau là-bas. Landreck m'a clairement repéré, et vous savez comme je suis mauvais pour passer inaperçu dans la foule... Mais s'ils sortent, lui ou cette femme, ils n'auront plus nulle part où se cacher.
Il s'exprimait avec l'assurance de celui qui connaît parfaitement ses capacités.
- Alors nous attendons. Jok, retourne à la taverne et joue au "gentil client régulier" ; surveille-les de loin. Si tu penses t'être fait repérer, reviens les jours suivant sans prêter attention à eux. Tant que nous connaîtrons ses forces et ses déplacements, la victoire est assurée.
- Et pourquoi nous ne fonçons pas dans le tas comme d'habitude, chef ? demanda Jok, un sourire idiot aux lèvres. Visiblement, les carnages lui plaisaient.
- Parce que Manta l'a ordonné. Et si tu avais été à ma place l'autre jour, tu aurais vu à quel point ce type est fort. Il n'est pas à sous-estimer. Maintenant, retourne-y et ouvre l'oeil, demeuré."
Varn enfouit sa tête dans ses mains. Pourquoi ne bougeait-il pas ? Qui était cette femme ? Combien de temps allait-il encore devoir rester ici à attendre... Comme il détestait attendre ! S'il n'était pas sorti à la fin de la semaine, Manta ou pas, il lancerait l'assaut. Il se mit à jouer machinalement avec son couteau, souriant en perspective du combat à venir.
Dans le coin de la pièce, Kjall somnolait, rêvassant à toutes les odeurs qu'il saisissait, se laissant porter par elles, encore et encore. Il repensa aux odeurs de toutes les personnes qu'il avait traquées et tuées, dont il avait pu sentir et savourer la terreur... Bientôt, la tienne s'ajoutera au compte, Landreck Shojan... murmura-t-il.

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