Chapitre 7

"Est-ce que tout ceci est vraiment nécessaire ?
Bien qu'habitué à vivre dans les bois, Landreck ne se sentait pas à l'aise dans cette vieille forêt aux alentours de Bonta.
- Ma maison était connue de certains membres de Justice, et j'ai été clairement repérée, cette fois. Nous n'aurons nulle part où aller. Mais ici, il nous sera bien plus facile de nous cacher. Nous avons probablement été repérés à notre sortie, malgré mes précautions. Et même alors, Manta doit bien se douter que nous ne sommes pas sagement restés à la maison. Nous aurons sans doute de la visite, mais pour un forestier comme toi, défendre cet endroit devrait être simple, non ?
- Je n'aime pas cet endroit. La forêt toute entière semble dégouliner de je ne sais quelle puissance maléfique...
- Tu as lu trop de contes pour enfants, Landreck. C'est juste une vieille forêt, particulièrement dense. Et nous allons juste résider quelques temps dans cette petite cabane abandonnée, là, le temps d'organiser notre dernière sortie, et d'en finir.
- Connais-tu seulement la moitié des créatures vivant dans ces bois ? Sais-tu seulement ce qui risque de nous tomber dessus ? Je n'ai jamais plongé dans une forêt ainsi, avec un tel manque de respect pour ses habitants, et surtout en ignorant tout de leur nature.
- De quoi as-tu peur ? De tomber sur le vieux chêne mou ? Il n'a pas bougé ses racines de sa clairière depuis des années, et je le vois mal se traîner jusqu'ici.
- Une grosse harde de sanglier des plaines voisines suffira largement, Lys. Cet endroit est sans doute le meilleur que nous puissions trouver, et je ne mets pas en doute ta décision de quitter Bonta, mais sois prudente, et prépare-toi à partir très précipitamment si les choses tournent mal.
- Commençons déjà par réparer un peu cette vielle épave, puis renforçons-la un peu. Ensuite... nous verrons bien."


La jeune disciple de Iop se releva. Ayant terminé ses prières aux esprits habitant ce lieu mystique, elle avança d'un pas calme, l'épée au fourreau, s'enfonçant lentement dans la forêt.


"Comment ça, disparus ? Je ne l'admets pas ! Trouvez-les ! N'avez-vous pas envie de leur faire payer l'affront que vous avez subi ? Ils ont tué votre capitaine, et des hommes qui étaient vos frères ! Allez-vous laisser ce crime impuni ? Les membres de Justice ne sont-ils plus que des pantins grassouillets incapables de faire le travail par eux-mêmes ? Ne me forcez pas à y aller moi-même ! Allez-vous enfin..."
Manta continuait de hurler son "discours", mais plus personne n'y faisait attention. Les bruits circulaient dans la vaste salle.
"Si Varn a été vaincu, qui pourra stopper ce type ?"
"Même la fille est dangereuse"
"Manta devrait y aller lui-même puisqu'il tient tant à les voir morts".
La plupart des membres de Justice se contentèrent alors d'aller patrouiller hors de Bonta, restant toutefois à distance respectable de tout endroit susceptible d'héberger leurs cibles. Plus aucun ne souhaitait croiser le chemin de Landreck et Lys. Plus aucun... ou presque.


Manta claqua la porte derrière lui, furieux. Qui était-il, ce Landreck, pour se dresser encore contre lui ! Alors qu'il ignorait encore tout ! Un vague sourire se dessina sur son visage. Plus personne ne savait, de toute façon... À part lui, bien entendu. Ainsi son honneur était sauf. Un léger rire le secoua. Landreck reviendrait de toute façon pour lui. Et il allait se préparer à le recevoir. Se sentant encore tendu, il laissa son esprit vagabonder, se tourner vers celles qu'il avait aimées, se souvenant de tous ces moments heureux qu'il avait vécus avec elles... Avant que tout ne disparaisse. Il resta longtemps là, de doux souvenirs envahissant tout son être... Jusqu'à ce qu'ils deviennent plus amers et que les larmes se mettent à couler doucement sur ses joues. Qu'il avait été stupide... Et si seulement il avait été, à l'époque, plus fort... Il regarda son bâton, au coin de la pièce. Une énorme masse d'une sorte de roche noire qu'aucun alchimiste ou mineur n'avait été à même d'identifier, d'un poids incroyable mais qui lui paraissait léger comme une plume, sculpté en forme de dragon, ailes repliées, droit comme un I, dont la gueule pouvait – comment, il l'ignorait – cracher des flammes.
"Si seulement tu étais apparu plus tôt, vieille breloque...", lança-t-il à l'adresse du bâton, dont les yeux de pierre semblèrent le fixer un instant. Les souvenirs continuèrent d'affluer doucement, il revit ces visages qu'il avait tant contemplés, revécut des caresses passionnées, ressentit à nouveau l'exaltation des combats côte à côte, avec quelqu'un à protéger... Qui protégeait-il, aujourd'hui ? Mais avait-il réellement besoin de...

Trois coups secs furent donnés à la porte. Manta essuya rapidement ses larmes et lâcha d'une voix forte : "Entrez". Trois personnes pénétrèrent dans la pièce. Manta les connaissait bien, et savait déjà ce qu'ils voulaient. Zendar et Anyl étaient deux frères, l'un ayant choisi la voie de sacrieur, l'autre d'osamodas. La troisième personne était Elaya, une des rares femmes de Justice, et archère réputée. Tous trois étaient de jeunes officiers, brillants, en quête de gloire, et prêts à tout pour s'attirer les faveurs de leur chef.
"Je pense que vous avez déjà une idée de l'endroit où ils se trouvent... Parfait, je vous laisse aller. Mais ne prenez aucun de ces bons à rien avec vous, ils vous ralentiraient. Et agissez avec prudence. Landreck est certainement préparé à la venue de certains d'entre nous. Bonne chance."
Ils ne répondirent rien, saluèrent avec une précision militaire et s'en allèrent. Nul doute que ces trois-là allaient retrouver Landreck. Et nul doute qu'ils lui donneraient du fil à retordre.


Le bruit régulier du marteau troublait le calme impénétrable de la forêt. Landreck renforçait patiemment la vieille maison, épaississant les murs, solidifiant la porte, dressant des pièges aux alentours, réparant l'intérieur pour la rendre vivable... Lys l'aidait comme elle pouvait ; ayant toujours vécu dans une ville, elle n'avait jamais eu besoin de pratiquer ce genre d'activités. En fin d'après midi, ils allèrent tous deux chasser pour se constituer une réserve de vivres, et la vitesse de course de Lys, ainsi que sa précision au lancer lui permirent d'abattre un gros sanglier, comme ceux qu'on trouve partout en Amakna. Landreck, lui, revint les bras chargés de chair de larve, moskito, et même du bouftou sauvage.
La maisonnette était rustique, mais confortable, et après un bon repas ils s'installèrent confortablement dans des fauteuils improvisés que Landreck avait fabriqués dans la journée.
"Bien. Maintenant que nous sommes installés, quelle est la suite du plan ? J'imagine que nous n'allons pas passer notre vie ici ? commença Landreck, une bouteille de liqueur de fraises des bois à la main, se servant un verre.
- Pour l'instant, détends-toi. Nous allons passer quelques jours ici le temps que tout se tasse. Ensuite... Nous verrons bien.
- Tu veux dire que tu n'as rien prévu ? répondit un Landreck incrédule.
- Tu t'imaginais que j'étais une grande stratège et que j'avais absolument tout prévu ? Je n'ai jamais été obligée de me battre ou d'échafauder des plans jusqu'à...
Lys s'interrompit, les yeux dans le vague. Elle chassa son trouble grandissant en vidant son verre, puis le tendit à Landreck, qui le remplit à nouveau.
- Jusqu'à la mort de mon époux. Un accident... Quels idiots ! Comme si un guerrier aussi expérimenté que lui pouvait se faire tuer par un craqueleur, en plein milieu des plaines de Cania, sans que personne ne se rende compte de rien ! Mais on ne discute pas les affirmations de Manta. Ce fut la version officielle... Celle encore consignée dans ces documents - elle brandit maladroitement son bras vers son sac - et moi qui l'ai vengé, pensant comme une idiote que cela apaiserait ma souffrance...
- Hm... Landreck, mal à l'aise dans ce genre de conversations, estimait que le silence était la meilleure des réponses.
- Il n'aurait jamais dû rejoindre cette guilde... Il n'aurait jamais dû rencontrer Manta... C'était si stupide ! Nous nous connaissions depuis notre troisième année d'études au temple de Sram, et un jour, comme une idiote, j'ai insisté pour qu'il vienne à une petite fête entre étudiants, comme il y en avait des dizaines... Un imbécile avait invoqué un sanglier dans la salle et ce furent Manta et mon mari qui s'en occupèrent... Puis allèrent boire un verre. Je ne les suivis pas, occupée à veiller sur ledit imbécile, qui commençait à comprendre le mauvais côté de l'abus d'alcool... Quand je les retrouvai, ils étaient amis, heureux, et complètement ivres. Nous nous vîmes de nombreuses autres fois jusqu'à la fin de notre cycle d'études, où Manta disparut. Il ne fut même pas là pour notre mariage. Et soudain, nous fûmes invités au sien. D'ailleurs... Tu n'y étais pas ?
- Oh si... C'était même moi son témoin... Landreck commençait, après quelques verres, à apprécier cette conversation, ce partage de souvenirs. Désolé, mais je ne me souviens pas t'y avoir vue... À moins que... Ça n'était pas toi, la femme de Shaldar ?
- Eh bien... Si. Je crois me souvenir que tu m'as sorti la tête du chaudron de punch quand j'étais en train de m'y noyer...
- Il me semble bien, oui... Il faut dire que la fête tourna rapidement au carnage... Le personnel de la taverne doit encore s'en souvenir...
Landreck parlait, fixant une poutre du plafond qui lui paraissait tout à coup passionnante.
- Bref... Après ça, il envoyait parfois de ses nouvelles, mais on se voyait peu... Et puis avec le départ de Fopa, on ne l'a plus vu du tout... Il avait bien envoyé une lettre annonçant ses fiançailles avec... Comment s'appelait-elle, déjà ? Urd ?
- Hein ? Je n'étais pas au courant de ça...
Malgré les brumes de l'alcool qui envahissaient son esprit, Landreck se rendait bien compte qu'il y avait ici quelque chose d'important...
- Mais si, c'était il y a trois ans environ !
Lys oscillait sur son siège, de plus en plus. Landreck dissimula tranquillement la bouteille derrière lui. Elle avait assez bu pour la soirée, et lui-même commençait à se sentir lourd.
- J'étais en mission pour la milice à Sidimote, ça doit être pour cela que je n'ai rien reçu... Et ensuite ?
- Ensuite... Il a contacté mon Shaldar pour l'inviter à le rejoindre. Ni lui ni moi n'avons vu cette Urd, et Manta n'en a jamais parlé, et a toujours refusé de répondre aux questions la concernant. Après un bref entretien, Shaldar a accepté de combattre à ses côtés, et ensemble ils ont écumé Amakna, recrutant tous ceux qu'ils jugeaient dignes.
- J'imagine que je l'aurais été aussi, si je n'avais pas été en outre-Amakna, pour une mission plus... personnelle ?
- La chasse à la prime, hein ? T'en as vécu combien de temps, de ce boulot de salaud ?
- Depuis mon départ de la milice. Je ne partageais pas trop leurs concepts de supériorité, notamment sur les neutres. Alors j'ai chassé les primes pour les deux camps. J'ai un peu fait le même boulot que Manta et Shaldar, finalement... Sauf que pour moi, ça payait.
- ...
- Bon d'accord, je n'aurais pas dû te livrer. Mais je suis toujours méfiant avec les gens que je ne connais pas.
- Et maintenant ? Tu ne me fais toujours pas confiance ?
- De toute façon, je n'ai guère le choix. Ma vie est entre tes mains, que je le veuille ou non... répondit un Landreck amer.
- (Plantant son regard dans le sien, leurs visages séparés d'une dizaine de centimètres seulement. Landreck pouvait sentir son souffle (alcoolisé, certes) contre son visage, mais ne laissa rien paraître du trouble qui l'habitait... Ou s'il le fit, elle n'en vit rien) Mais moi, ce que je veux savoir, c'est si maintenant, là, tu me fais confiance.
- Pourquoi, tu as peur que je te trahisse ?
Landreck ne comprenait rien à cette question. Pourquoi les femmes ne faisaient-elles rien comme tout le monde ?
- Moi, je sais qutu mtrahira pas mais... Qu'est cke tu penses dmoi ?
Elle s'approchait encore, sans doute sans même en avoir conscience. Landreck réfléchit un instant.
- Je ne doute pas que tu sois quelqu'un de parole, mais...
- Hihihi, t'es mignon quand tu comprends rien."
Elle s'approcha vivement et l'embrassa au coin des lèvres, puis se leva et tourbillonna, ivre morte. Landreck, tentant de faire retrouver à son visage une couleur normale, se leva et la saisit doucement, la conduisant à son lit. Protestant d'abord, Lys s'endormit immédiatement une fois allongée. Marchant pesamment jusqu'à son propre lit, à l'autre bout de la pièce, Landreck soupira. Une fois encore, il avait gentiment servi d'oreille, sans pouvoir se libérer de ses propres démons. Et ce qu'il avait appris l'intriguait. Qui était cette Urd ? Pourquoi n'en avait-il jamais entendu parler ? Était-ce là la clé de la démence de Manta ? Il se coucha avec délice, la journée ayant été longue, et convint qu'il réfléchirait à tout ceci le lendemain, l'esprit clair et reposé.


La disciple de Iop s'assit tranquillement au pied d'un énorme arbre, l'épée au clair posée à côté d'elle, se servant d'une tunique de rechange comme oreiller de fortune, et s'endormit.


Zendar, Anyl et Elaya, tranquillement assis sur des grosses bûches, restes de l'arbre qu'ils venaient d'abattre, affinaient leurs plans autour d'un énorme feu.
"Moi je vous dis que faire brûler la forêt serait la meilleure solution pour s'en débarrasser, ou au pire les débusquer ! clama Anyl.
Il avait toujours adoré le feu.
- T'es complètement dingue, frangin. Tu imagines le nombre de bestioles qui vont nous attaquer si on détruit leur forêt ? Connais-tu seulement le nombre d'abraknydes qui se baladent librement dans ces bois ? lui répondit un Zendar plus modéré.
- Vous oubliez surtout que cette terre est celle du chêne mou. Et vous n'imaginez pas les dégâts que ce monstre causera dans les villes, rendu fou de rage par la destruction de sa forêt. Ça n'est pas parce qu'il reste pesamment enraciné dans sa clairière depuis un siècle qu'il n'a jamais bougé. Les anciens écrits affirment qu'on pouvait le trouver sur toutes les terres d'Amakna, autrefois... Et à lui seul, il pourrait facilement raser Bonta. Alors avec son armée de serviteurs...
Des trois, Elaya était sans doute la plus réaliste.
- Pas de feu, alors... (Anyl était renfrogné.) Et que proposez-vous, alors ? Qu'on passe la forêt au peigne fin pour se rendre compte qu'on est tombé dans un piège ?
- Une recherche discrète, puis un siège rapide et efficace. Nous pouvons les prendre par surprise si nous sommes assez prudents.
Elaya commençait à dresser des plans dans son esprit à mesure qu'elle parlait.
- Alors qu'est-ce qu'on fait ?
- On avance discrètement, on essaye de repérer des pistes et de ne pas en laisser, Anyl envoie ses invocations en reconnaissance... Les trouver sera facile. Mais les éliminer puis quitter ce lieu maudit sans faire de mauvaise rencontre le sera moins.
- Entendu. Dormons à présent, la journée de demain sera longue."
Personne ne lui répondit, mais tous s'emmitouflèrent dans une couverture improvisée et s'allongèrent.

Quelque part dans la forêt, un arbre bougea, fixant les nouveaux venus d'un regard mauvais.

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